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«La médiatisation est une protection»

04/02/2005 - Libération

"Plus on parlerait des otages à l'extérieur, plus on rendrait leur libération difficile, en faisant monter les enchères" ? C'est une question qui est régulièrement posée sous diverses formes, et elle semble être aussi le coeur d'une campagne ciblée contre les actions de nos comités,  qui semble venir des milieux gouvernementaux colombiens.

Ecrivain et journaliste, Jean-Paul Kauffmann est demeuré pendant trois ans otage au Liban, captif d'un groupe islamiste. Dans Libération,  il apporte le témoignage de quelqu'un qui sait de quoi il parle, et il insiste sur l'importance de la mobilisation.Voici le texte qu'il a lu lundi soir au théâtre du Rond-Point, à Paris, pour la soirée de soutien à Florence et Hussein. Libération publie également dans cet article le témoignage de Mélanie Delloye, la fille d'Ingrid Betancourt.

«Ce sont des démonstrations comme celle-ci qui m'ont sauvé la vie. Rien n'est infime. Tout est indispensable. Même l'action en apparence dérisoire est inestimable. Je puis témoigner ce soir qu'une cellule, même la plus isolée, n'est jamais entièrement hermétique. Un souffle d'air venu de l'extérieur parvient parfois à y pénétrer. Je me souviens que pendant plus de deux ans je n'ai eu aucune nouvelle du monde extérieur. Ma femme Joëlle avait enregistré une cinquantaine de messages par l'intermédiaire de radios du Moyen-Orient. Eh bien, c'est le cinquante et unième message qui m'est parvenu. Un jour de décembre, mes geôliers m'ont apporté une radio. Juste quelques heures. Je ne sais toujours pas pourquoi. Et j'ai pu entendre Joëlle et mes deux fils.

Je pense donc qu'il ne sert à rien de se poser la question de l'efficacité de telle ou telle action. De toute façon, cette action est agissante. Il ne faut jamais se laisser impressionner par l'argument selon lequel la médiatisation surévalue l'otage et fait monter les enchères. C'est un faux débat. Faut-il redire que la médiatisation est une protection ? Et, ainsi ce soir, nous tendons un bouclier entre Florence et Hussein et les ravisseurs. C'est de l'oxygène que nous leur envoyons.

Le ministre des Affaires étrangères a raison de dire «chacun son rôle». Lui réclame la discrétion. Chacun sa partie en effet. Mais quand il affirme que la mobilisation est «utile», qu'il me soit permis de dire qu'il minimise quelque peu le rôle de cette mobilisation. Elle n'est pas utile, elle est indispensable, essentielle. Nos dirigeants ont besoin de s'arc-bouter sur le consensus du pays pour mieux négocier.

Sans l'engagement et la pression de l'opinion, je ne veux pas dire que nos gouvernants n'agiraient pas. Peut-être interviendraient-ils comme le fait habituellement l'Etat face à un problème : en prenant son temps. Moi je suis resté trois ans ­ ne vous affolez pas, Florence et Hussein sortiront bientôt ­ mais il faut savoir que les otages américains du Liban, pour lesquels l'opinion des Etats-Unis s'est très peu mobilisée, n'ont été délivrés qu'au bout de six années. Nous avons, si j'ose dire, essuyé les plâtres. C'était il y a vingt ans et je pense qu'à présent tous les protagonistes ont acquis une certaine expérience.

La mobilisation doit agir comme un aiguillon sur le gouvernement. Car, pardonnez-moi cette évidence, c'est le gouvernement qui négocie. Pas nous. La négociation réclame le silence, la coulisse, le secret. Nous, c'est tout le contraire. Notre fonction c'est la parole, la démonstration, la visibilité de l'action.»


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