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Blouson noir et bottes pointues, Carlos joue de l'accordéon devant un parterre d'enfants émerveillés. Ses doigts musclés qui, hier, maniaient le fusil-mitrailleur, glissent joyeusement sur le clavier. En avril 2007, Carlos a déserté les rangs de la guérilla colombienne. Aujourd'hui, il dirige avec un copain une modeste école de musique pour les jeunes des quartiers défavorisés de Bogota. "Mon copain, c'est un ancien paramilitaire", précise Carlos.
Paramilitaires et guérilleros, qui s'affrontaient armes à la main, se retrouvent à cirer ensemble les bancs du programme présidentiel de réintégration. "Au début, avec les "paras", on se regardait de travers, se rappelle Juan Martinez, un autre déserteur de la guérilla. Et puis on a compris qu'on venait du même monde, celui de la "pauvreté fille de pute". Aujourd'hui, on est tous des démobilisés, et les gens ne nous aiment pas, cela crée des liens." "Ici à Bogota, c'est facile de bien s'entendre, mais je ne peux pas rentrer chez moi, ajoute un de ses camarades. Les "paras" y sont encore, ils ont piqué toutes nos terres et ne les rendront jamais."
"La paix en Colombie passe par le succès de la réinsertion des anciens combattants", affirme Frank Pearl, haut conseiller présidentiel pour la réintégration. Cet économiste aux manières raffinées sait que le défi est immense. "La Colombie a fait le pari de la réconciliation alors même que le conflit continue. Il nous faut négocier la paix avec chacun des démobilisés", soupire-t-il.
Entre 2003 et 2006, quelque 32 000 paramilitaires ont déposé les armes dans le cadre des négociations engagées entre le gouvernement du président Alvaro Uribe et les chefs des Autodéfenses unies de Colombie (AUC, extrême droite). D'autres ont choisi de déserter individuellement. C'est le cas de 11 000 guérilleros des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC, extrême gauche) qui, sous la pression de l'armée, ont décidé de déposer les armes.
Interrogé sur les difficultés du retour à la vie normale, Freddy Cadavid, un "ex-AUC", ironise : "Quand on avait des armes, on ne faisait jamais la queue." Frank Pearl confirme que les démobilisés doivent d'abord réapprendre "les règles et les valeurs de la citoyenneté". Ce n'est qu'un des aspects de leur rééducation. Paramilitaires et guérilleros assagis doivent aussi voir un psychologue, retourner à l'école et suivre une formation professionnelle, élaborer un projet de vie et se faire accepter par la société.
S'ils jouent le jeu, les démobilisés reçoivent de l'Etat une aide financière. Celui qui assiste à tous les cours et à toutes les réunions reçoit 510 000 pesos (170 euros, soit un peu plus que le salaire minimum), ainsi que la Sécurité sociale et la scolarité gratuite pour lui et sa famille. Initialement, le programme prévoyait que l'aide serait versée pendant deux ans. "Mais il a fallu admettre que la réinsertion se joue sur le long terme, explique M. Pearl. L'idée n'est pas de fixer une limite, l'idée est de réussir, même si cela doit nous prendre vingt ans. Il faut que le système marche pour tous les démobilisés actuels et à venir."
Un quart des démobilisés étaient analphabètes au moment de leur retour à la vie civile. La scolarité moyenne des anciens combattants est de quatre ans. Un ex-guérillero raconte en riant les déboires de ses débuts à Bogota : tout heureux de se voir attribuer une carte bancaire, il l'a fait plastifier pour ne pas l'abîmer.
Le succès de la réintégration ne dépend pas uniquement des démobilisés. "La société doit faire l'autre moitié du travail, assure M. Pearl. C'est pourquoi nous travaillons aussi avec les collectivités qui accueillent ces ex-combattants. Leur milieu d'origine est celui de la misère. Ils doivent revivre avec les victimes de la violence. La haine est encore vive, la méfiance générale. Il faut reconstruire peu à peu le tissu social."
Dans les municipalités qui ont le plus souffert de la violence, des activités sont mises en place qui mêlent pardon symbolique et projets collectifs. Ici, les anciens paramilitaires construisent un centre sportif, là une école. Pour mener à bien sa tache, le programme pour la réintégration des démobilisés a disposé, cette année, d'un budget global de 460 milliards de pesos (153 millions d'euros).
Toutefois, l'argent ne fait pas tout. "La paix suppose de régler plein d'autres problèmes : celui de la pauvreté, celui de l'emploi, celui de la propriété de la terre", confie le haut commissaire pour la réinsertion. Pour mobiliser le secteur privé et convaincre ses amis patrons d'embaucher des démobilisés, Frank Pearl tente de leur expliquer que "la paix est un bon investissement : si vous ne le faites pas par conviction, faites-le par intérêt".
Empêcher la récidive reste le grand défi. "Et le narcotrafic constitue la principale menace", résume M. Pearl. En Colombie, premier producteur de cocaïne, la mafia tente de recruter les ex-combattants, experts en armes et en trafics en tout genre. Quand l'appât du gain ne suffit pas, les narcos n'hésitent pas à user de la gâchette. "Dans mon bled, Saragosa, deux copains se sont fait descendre parce qu'ils n'ont pas voulu reprendre du service. Alors je suis venu à Bogota", explique Freddy. De source officielle, 1 061 démobilisés ont été assassinés depuis cinq ans, dont 90 % étaient des anciens paramilitaires.
Ceux-ci sont plus exposés que leurs anciens ennemis guérilleros au risque de "rechute". "Les combattants de base des AUC se sont démobilisés sur ordre de leur chef, pas par conviction, rappelle M. Pearl. En revanche, les guérilleros qui ont déserté ont pris une décision individuelle, réfléchie et très risquée. Il est hors de question pour eux de faire marche arrière." Fils de paysans, habitués à travailler dur sans recevoir un sou, les anciens guérilleros ont été formés par une organisation disciplinée. Ce n'était pas le cas des AUC, où régnait la culture mafieuse de l'argent facile.
La police évalue à 2 000 le nombre d'hommes au service des "bandes criminelles émergentes". Selon des défenseurs des droits de l'homme, le chiffre est sous-estimé et le terme masque la résurgence des paramilitaires, encore plus liés qu'auparavant au narcotrafic.
Quant à la guérilla, affaiblie militairement, elle semble plus rétive que jamais à des négociations de paix. "C'est facile de bien s'entendre entre guérilleros et "paras" démobilisés à Bogota. Mais chez moi, dans le département du Meta, la guerre continue", résume Cesar Flores, ancien des AUC. C'est dire si le programme de réinsertion a un bel avenir.