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Traduction de la Lettre d'Ingrid à sa maman

01/12/2007 - El Tiempo

Yolanda Pulecio, la maman d'Ingrid, me demande de publier ce qui suit :

La lettre qui a été publiée dans la presse est une lettre privée adressée uniquement à sa famille. Malheureusement la fiscalia (le ministère public colombien) ne lui a pas remis l'original mais seulement une copie - de plus tous les numéros de pages ont été arrachés ce qui laisse supposer que certaines parties manquent. Yolanda Pulecio n'a donné aucune autorisation de publication. Ni à la fiscalia, ni au journal El Tiempo. De plus certains passages ont été mal retranscrits et peuvent changer de sens.

Comme elle est maintenant dans le domaine public et que de nombreux journaux - y compris en France - en ont publié des extraits, nous en publions ci-dessous quelques passages, en évitant de reprendre ceux, plus personnels, qui sont adressés directement à l'un ou l'autre membre de sa famille. En regrettant cette intrusion par les media dans la vie privée d'une famille déjà affectée par une situation inhumaine

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Ma Petite maman divine et adorée de mon âme,

Tous les jours, je me lève en rendant grâce à Dieu de t’avoir.

Tous les jours, j’ouvre les yeux à quatre heures du matin et je me prépare, afin d’être bien réveillée pour écouter ton message à la »Carrilera de las 5» (émission sur la radio colombienne à 5h du matin). C’est mon espérance quotidienne, entendre ta voix, sentir ton amour, ta tendresse, ta constance, ton acharnement (l’oubli de toi même dans l’engagement…) à ne pas me laisser seule.

Chaque matin, tu me demandes comment est ma vie. Je sais que Pinchao t’a livré beaucoup de détails et je le bénis et je le remercie de t’avoir tout raconté. Je l’admire beaucoup. Il a entrepris quelque chose d’héroïque. Un jour, si Dieu le veut, je l’embrasserai comme j’aurais aimé pouvoir le faire quand il s’est enfui du camp. Aide-le de tous tes moyens, et surtout s’il a besoin d’un asile politique. Dis-lui mon affection, dis-lui les prières que j’ai adressées à Dieu pour qu’il sorte vivant de cet exploit.

Après la fuite de Pinchao, tout est devenu très dur pour nous. La surveillance s’est renforcée à l’extrême et avec moi, ils ont été terribles. Ils m’ont séparée des personnes avec qui je m’entendais, avec qui j’avais quelques affinités et un peu d’amitié, et ils m’ont mise dans un groupe très difficile.

Je suis fatiguée maman, fatiguée de souffrir. J’ai été, ou tenté d’être forte. Ces presque six années de captivité m’ont démontré que je n’étais pas aussi résistante, ni aussi courageuse, ni aussi intelligente, ni aussi forte que je le croyais. J’ai livré beaucoup de batailles. J’ai plusieurs fois tenté de m’évader, j’ai essayé de garder espoir comme quelqu’un garde espoir hors de l’eau. Mais maintenant, je me donne pour vaincue, maman. J’aimerais penser qu’un jour, je sortirai d’ici, mais je me rends compte que ce qui est arrivé aux députés – et qui m‘a tant fait souffrir – peut m’arriver à n’importe quel moment. Je pense que ce sera un soulagement pour tous. Je sens que mes enfants vivent en stand-by, dans l’attente de ma libération, et ta souffrance quotidienne, et celle de tous, me font envisager la mort comme une douce option. Retrouver mon petit papa, dont je n’ai toujours pas fait le deuil parce que tous les jours depuis six ans, je pleure sa mort. Chaque fois, je crois qu’enfin je vais cesser de pleurer, qu’enfin j’ai cicatrisé. Mais la douleur revient en m’attaquant traîtreusement, par derrière, comme un mauvais chien, et encore et encore me dépèce le cœur. Je suis fatiguée de souffrir, de porter cette souffrance en moi tous les jours, de me mentir, de me raconter que bientôt tout cela va se terminer, et de voir que chaque jour est semblable à l’enfer de la veille.

Je pense à mes enfants, à mes trois enfants, à Sébastien, à Mela et à Loli. Tant de vie est passée entre nous qui nous éloigne, comme si la terre ferme disparaissait petit à petit dans la distance. Ils sont les mêmes, et déjà ils sont autres, et chaque seconde de mon absence, chaque seconde de n’avoir pu être là-bas avec eux, de n’avoir pu prévenir leurs blessures, de n’avoir pu les conseiller ou leur donner force et patience et humilité devant les coups de la vie, toutes les occasions perdues d’être leur mère, enveniment mes moments d’infinie solitude, comme un goutte-à-goutte qui distillerait du cyanure dans mes veines.

Ma petite maman, ces instants sont très durs pour moi. Ils nous demandent de rédiger cette preuve de vie à toute allure, et je suis là, à t’écrire, mon âme couchée sur ce papier. Je suis mal physiquement. Je ne m’alimente plus. Mon appétit s’est bloqué. Je perds mes cheveux à poignées. Je n’ai envie de rien et je crois que c’est la seule chose dont il faille se réjouir… N’avoir envie de rien. Parce qu’ici, dans cette forêt, l’unique réponse à tout est « NON ». Il vaut mieux dès lors ne rien désirer. Pour rester libre au moins de ses désirs.

Depuis trois ans, je demande un dictionnaire encyclopédique pour lire quelque chose, apprendre quelque chose, garder vive la curiosité intellectuelle. Je continue à croire que par simple compassion, ils y consentiront. Mais il vaut mieux ne plus y penser. Quel que soit le sujet, la moindre chose est un miracle. T’entendre le matin est un miracle, parce que ma radio est vieille et abîmée. Essaie toujours de passer en début de programme, comme tu le fais, car ensuite l’émission se brouille et à partir de 5h20, je peine à deviner ce que tu dis.

Puisque j’en suis venue à parler de la radio, j’aimerais te demander, ma jolie maman, que tu dises aux enfants qu’ils m’envoient trois messages par semaine, les lundis, les mercredis et les vendredis. Qu’ils t’adressent deux lignes sur ton courrier internet et que tu me les lises. Rien de transcendantal. Ce qu’ils peuvent et ce qui leur vient sous la plume

Bon, comme je te le disais, la vie ici n’est pas la vie. C’est une perte lugubre de temps. Je vis, ou je survis, dans un hamac tendu entre deux piquets, couvert d’une moustiquaire et d’une tente qui fait office de toit, et me donne l’illusion que j’ai une maison. J’ai une étagère où je pose mes affaires, c’est-à-dire le sac en bandoulière, les vêtements, et la Bible qui est mon seul luxe. Tout est prêt pour partir en courant. Ici, rien n’est à soi, rien ne dure ; l’incertitude et la précarité sont les uniques constantes. A n’importe quel moment, ils ordonnent de faire les sacs et chacun court dormir dans n’importe quel trou, couché dans n’importe quel endroit, comme n’importe quel animal. Ces moments sont spécialement difficiles pour moi. Mon ventre se convulse immédiatement. Coliques purement nerveuses. J’en sais maintenant l’origine et j’ai accepté le fait, sans y attacher plus d’importance. Mais j’ai les mains moites et mon esprit se brouille, et je finis par mettre deux fois plus de temps que d’habitude pour faire les choses.

Les marches sont un calvaire parce que mon bagage est très lourd et je n’y arrive pas. Parfois, les guerilleros transportent quelques-unes de mes affaires pour m’alléger la charge, et me laissent le gros (los tarros) de l’équipement, autant dire ce qui pèse le plus, mais cette aide m’angoisse encore plus parce qu’ ils perdent mes affaires ou me les prennent, comme le blue-jean que Mela m’avait offert pour Noël et que je portais quand ils m’ont enlevée : je ne l’ai plus revu. La seule chose que j’ai pu sauver, c’est la veste qui m’est une bénédiction parce que les nuits sont glaciales et je ne sais pas avec quoi me couvrir pour ne pas sentir le froid. Autrefois, j’aimais aller me baigner dans le rio. Comme je suis la seule femme du groupe, j’entre dans l’eau entièrement habillée : shorts, chemise, bottes. Et je me lave comme nos grand-mères.

C’est tout, maman. J’essaie de garder le silence, de parler le moins possible pour éviter les problèmes. La présence d’une femme au milieu de prisonniers qui purgent 8 à 10 ans de captivité pose problème. J’écoute, en ondes courtes, RFI et la BBC, j’écris peu parce que les cahiers s’accumulent et les porter m’épuise. J’en ai déjà brûlé quatre. De toute façon, en plus des réquisitions, ils nous prennent ce qui nous est le plus cher. Une lettre que tu m’avais écrite après la dernière preuve de vie, en 2003, les dessins d’Anastasia et Stanis, les photos de Mela et Loli, le scapulaire de papa, un programme de gouvernement en 190 points que j’avais annoté pendant toutes ces années, ils m’ont tout pris. Chaque jour, il me reste un peu moins de moi-même. Les autres détails, Pinchao te les a déjà racontés. Tout est dur. C’est cela, la réalité.

Maman, te sentir forte a été ma force. Je n’ai pas écouté de messages avant d’être dans le groupe de Lucho, Luis Eladio Perez, le 22 août 2003, (jour de l’anniversaire de sa fille Carope. Nous sommes devenus des amis dans l’âme, ils nous ont séparés en août. Mais pendant tout ce temps, il a été mon soutien, mon chevalier, mon frère. Dis à Angela, à Sergio, Laura, Maria Anita et Carope, qu’ils sont dans mon cœur comme s’ils étaient ma famille.) Depuis cette époque, j’ai écouté les messages-que tu m’as envoyés avec la plus incroyable constance-, tu n’as jamais failli à ce lien qui est vital pour moi. Dieu te bénisse.

Je te disais que pendant des années, je n’avais pas pu penser aux enfants à cause de la douleur atroce que je ressentais à n’être pas avec eux. Aujourd’hui, je peux les entendre et éprouver plus de joie que de douleur. Je les cherche dans mes souvenirs et je me nourris des images que je garde en mémoire de chacune de leurs années. Le jour de leurs anniversaires, je leur chante Happy Birthday. Je demande qu’on me permette de faire un gâteau. Auparavant, ils me l’accordaient et je faisais toujours un semblant de quelque chose, pour marquer la date. Mais depuis trois ans, chaque fois que je demande, la réponse est non. Ca m’est égal, s’ils m’apportent une galette de pain, ou une assiette de riz et de haricots rouges - notre quotidien ici, je les transforme en gâteau et je célèbre leur anniversaire dans mon cœur.

Maman, il y a tant de personnes que j’aimerais remercier de se souvenir de nous, de refuser de nous abandonner. Pendant beaucoup de temps, nous avons été comme les lépreux qui enlaidissent le bal, les séquestrés ne sont pas un sujet « politiquement correct », il est bien plus chic de dire qu’il faut se montrer ferme face à la guérilla, quitte à sacrifier quelques vies humaines. Et face à cela, le silence. Seul le temps peut éveiller les consciences et élever les esprits.

Je pense à la grandeur des Etats-Unis par exemple. Cette grandeur n’est pas le fruit de ces terres riches, de ces matières premières, elle est le fruit de la grandeur d’âme des leaders qui ont façonné la Nation. Lorsque Lincoln a défendu le droit à la vie et à la liberté des esclaves noirs, lui aussi s’est trouvé confronté à beaucoup de Floridas et Praderas*, à beaucoup d’intérêts économiques et politiques, que l’on jugeait supérieurs à la vie et à la liberté d’une poignée de Noirs. Mais Lincoln a gagné, et le principe de priorité de la vie d’un être humain sur n’importe quel autre intérêt, est resté gravé dans la culture de cette nation. En Colombie, nous devons réfléchir à nos origines, à qui nous sommes et au chemin que nous voulons prendre. J’aspire à ce qu’un jour, nous ayons cette soif de grandeur qui arrache les peuples au néant et les dresse jusqu’au soleil. Lorsque nous serons inconditionnels face à la défense de la vie et de la liberté des nôtres, c’est-à-dire quand nous serons moins individualistes et plus solidaires, moins indifférents et plus engagés, moins intolérants et plus compatissants, alors je crois que ce jour, nous serons la grande nation que nous rêvons tous de devenir. Cette grandeur est là, dans nos cœurs, endormie. Hélas les cœurs se sont endurcis et sont si lourds qu’ils interdisent tout sentiment élevé.

Mais il y a beaucoup de gens que j’aimerais remercier, parce ce qu’ils travaillent sans cesse à réveiller les esprits et à faire grandir la Colombie.

Mamita, ils viennent me demander la lettre. Je ne parviendrai pas à écrire tout ce que je voulais. A Piedad et à Chavez, toute, toute mon affection et mon admiration. Nos vies sont là, déposées dans le cœur de ceux qui savent ce qui est grand et valeureux. J’aimerais dire tant de choses au Président Chavez ! Et surtout, comme j’apprécie sa manière d’être, sa spontanéité et sa générosité, quand je l’écoute à la radio, dans l’émission « Allô Président ». J’ai été très touchée d’entendre les enfants vallenatos* chanter pour lui, ce fut un moment sublime de tendresse et de fraternité entre Colombiens et Vénezuéliens. Merci de vous être intéressés à cette cause, qui est la nôtre, et qui est si peu attirante parce que la douleur des autres, quand elle entre dans les statistiques, n’intéresse personne. Merci Président.

Nous devons beaucoup, énormément aux médias. C’est grâce à eux que nous ne sommes pas tous devenus fous, coupés de tout, livrés à l’unique solitude de la forêt. A Erwin Hoyos, félicitations pour son prix, et remerciements constants et répétés pour l’émission « Las Voces del Sequestro »*, dont les milliers d’heures, à transmettre les messages de nos familles, équivalent à des milliers d’heures de répit à l’angoisse et au désespoir.

Mon cœur appartient aussi à la France. Et le « aussi » dit tout ; mon cœur appartient à la France – ma douce France qui m’a tant donné.* J’écris en espagnol pour ne pas créer de suspicions qui pourraient faire obstacle à la transmission de cette lettre. Quand je pense à Dieu et à sa bénédiction sur nous tous, je pense en français. La providence cherche à s’exprimer à travers des canaux de Sagesse et d’Amour. Depuis le début de cette séquestration, la France a pris la voix de la Sagesse et de l’Amour. Elle ne s’est jamais déclarée vaincue, elle n’a jamais accepté d’attendre que du temps passe, elle n’a jamais accepté cette attente comme l’unique solution, elle n’a jamais renoncé à défendre nos droits à être défendus. Quand la nuit était des plus obscures, la France fut le phare. Quand il était mal vu de demander notre liberté, la France ne s’est jamais tu. Quand on a accusé nos familles de porter préjudice à la Colombie, la France leur a offert son soutien et sa consolation. Je ne pourrais pas croire qu’il sera un jour possible de faire sortir quelqu’un d’ici, libre, si je ne connaissais pas l’histoire de la France et de son peuple.

J’ai prié Dieu qu’il m’accorde la même force que celle dont la France a fait preuve dans sa résistance à l’adversité, pour me sentir plus digne d’être comptée parmi ses enfants. J’aime la France de toute mon âme, les racines de mon être cherchent à s’unir à celles de son caractère national, qui toujours cherche à être guidé par les principes et non par les intérêts. J’aime la France de tout mon cœur parce que j’admire la capacité d’un peuple qui comme Camus comprend que vivre c’est s’engager. Aujourd’hui, la France s’est engagée pour les séquestrés de la forêt colombienne, comme elle l’avait fait aussi pour An Sang Su Ki et pour Ana Politovskaïa. Toujours à la recherche de la justice, de la liberté, de la vérité. J’aime la France de toute ma réflexion, parce qu’il y a en France cette élégance à veiller à ce que la constance ne passe pas pour de l’obstination, ni que la générosité de l’engagement ne tourne à l’obsession.

Mon amour inconditionnel et éternel à la France et au peuple français est la meilleure expression de ma gratitude. Je ne suis pas digne, ni ne mérite la tendresse qu’ils m’ont offerte, et je me sens trop peu de chose pour continuer à aspirer au soutien de tant de cœurs. Seule me tranquillise la pensée que l’engagement de la France, c’est l’engagement d’un peuple pour un autre peuple qui souffre, c’est le droit de secourir d’autres êtres humains confrontés à la douleur et à la mort, c’est la décision d’agir face à l’inacceptable. Parce que définitivement, tout ce qui est arrivé est simplement inacceptable. Tout ce qui est arrivé ici est inacceptable.

Toutes ces années ont été terribles, mais je crois que pas un n’aurait pu rester en vie sans l’engagement qu’ils nous ont consacré, nous tous qui, ici, vivons comme des morts.

Pendant de nombreuses années, j’ai pensé que tant que je serai vivante, tant que je continuerai à respirer, je garderai espoir. Maintenant, je n’ai plus cette force, maintenant persister à croire me demande beaucoup d’efforts, mais je veux qu’ils sentent que ce qu’ils ont fait pour nous a fait la différence. Nous nous sommes sentis des êtres humains. Merci.

Bon, ma petite Maman, que Dieu nous aide, Nous guide, nous donne patience et nous protège –

Depuis toujours et pour toujours. Ta Nini


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