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Une famille en lutte

04/12/2006 - Le Télégramme

Depuis plus de quatre ans et demi, la Franco-colombienne Ingrid Betancourt est détenue par les FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie). Aujourd’hui, sa mère, Yolanda Pulecio Betancourt, qui vit à Bogota, publie un livre poignant, un recueil des lettres d’amour qu’elle adresse tous les jours à sa fille depuis qu’elle est dans la jungle colombienne (1).

1.745 jours déjà que la jeune Franco-colombienne est détenue dans la jungle. Dans ce laps de temps, vous avez pu : voir votre enfant naître et entrer à la maternelle, passer vos diplômes et entrer dans la vie active, rencontrer l’homme de votre vie et l’avoir épousé... En quatre ans et demi, Ingrid a manqué le bac de sa fille Mélanie, qui a aujourd’hui 21 ans, la communion de sa nièce Anastasia, les progrès à la guitare de son fils Lorenzo, âgé de 18 ans, l’enterrement de son père, décédé jour pour jour un mois après le début de sa captivité. La dernière vidéo prouvant qu’Ingrid est en vie remonte à 2003 et le dernier témoignage qui affirme de source « sûre » qu’elle va bien date du 19 juillet 2004 et provient de Raoul Reyes, le négociateur en chef des FARC. Depuis... rien, à part quelques témoignages pas forcément dignes de foi ou en tout cas invérifiables.

Une jungle impénétrable

« On a fait passer quelques lettres, sans savoir si Ingrid a pu les lire, nous explique Astrid, la sœur aînée d’Ingrid, aujourd’hui avocate à Paris. On nous a rapporté que quelqu’un aurait parlé avec un médecin qui aurait soigné ma sœur. L’ambassade de France a envoyé des enquêteurs; des indigènes affirment avoir vu Ingrid au cœur de la Cordillère. » Et puis toutes les fausses alertes : celle annonçant Ingrid à l’agonie dans une barque au Brésil, ses maladies... Astrid nous raconte la jungle colombienne pour que l’on puisse imaginer la difficulté de localiser sa sœur : « Elle recouvre un quart du territoire colombien, elle est impénétrable, le soleil ne passe pas à travers les branches et quand on la survole en avion, on ne voit rien. » Le territoire dans lequel pourrait être gardée Ingrid est grand comme cinq départements français et les FARC, pour éviter d’être repérés, font marcher leurs prisonniers parfois dix heures par jour, les changeant de campement tous les jours. Il faut dire que le kidnapping est l’un des sports préférés des Colombiens; ils sont à l’origine de 85 % des prises d’otages perpétrées dans le monde ! Sur les 3.000 personnes qui sont détenues en Colombie, 800 le sont par les FARC, les autres par des groupes de délinquants de droit commun avec des revendications variables. Certains sont des otages économiques - que la guérilla appelle « la pêche miraculeuse » puisque l’on demande une rançon aux familles -, les autres, une minorité puisque l’on en compte aujourd’hui 58, sont des prisonniers politiques. Ingrid fait partie de ceux-là.

Le piège de Caguan

Mais pourquoi elle ? Yolanda ne comprend pas. Sa fille, d’abord députée puis sénatrice, avait fondé le parti écologiste Oxigeno Verde avant de se lancer à l’assaut de la présidence de République en 2001. Quelques jours avant son enlèvement, elle avait prononcé un discours devant les cadres des FARC, pour qu’ils relâchent leurs otages politiques. « Aujourd’hui, je ne comprends toujours pas pourquoi la guérilla t’a enlevée alors que tu as toujours défendu les mêmes objectifs que les leurs : la justice sociale, une meilleure répartition des richesses, un Etat de droit, la fin de la corruption. Ils t’ont privée de parole en pleine campagne présidentielle, au moment où tu te faisais le mieux entendre », écrit Yolanda dans une lettre datée de mai 2003. Dès son enlèvement, le 23 février 2002, et justement parce qu’elle avait des contacts avec eux, Ingrid a faxé immédiatement un petit mot plein de confiance à ses parents. Elle pensait n’être détenue que très peu de temps. Partie visiter la petite ville de Caguan, située au cœur du territoire de la guérilla, on lui avait assuré qu’elle voyagerait avec des journalistes et des soldats. Mais alors que ceux-ci embarquent pour survoler en hélicoptère la zone de guerre, Ingrid et Clara, son assistante et amie, sont sommées de rester au sol. Et les gardes du corps disparaissent. C’est en reliant Bogota par la route qu’elles sont capturées toutes les deux, Clara refusant de laisseer Ingrid seule aux mains des soldats.

Une famille politique

Depuis cette date, la famille Betancourt multiplie les démarches et la solidarité ne faiblit pas autour de la cause d’Ingrid. Le père, Gabriel Betancourt, était un homme respecté du tout-Bogota, d’abord ministre de l’Education, puis sous-directeur général de l’Unesco. Sa mère, Yolanda Pulicio, est elle aussi très populaire. Née dans une famille aisée de la bourgeoisie colombienne et prix de beauté, elle choisit de se battre pour les enfants des rues en créant un foyer d’enfants, l’Albergue Infantil. C’est en voyant la passion de ses parents pour la chose politique qu’Ingrid, après être passée par les bancs de Sciences Po à Paris, a décidé de rentrer au pays pour se battre contre les cartels de la drogue et les quarante ans de guérilla qui épuisent le pays.

« Sangre y Fuego »

La principale inquiétude d’Astrid, de Yolanda et de leurs proches, c’est d’éviter une libération militaire qui se solderait invariablement par le « sangre y fuego » : dès que les guérilleros savent que l’armée approche, ils liquident sans état d’âme leurs prisonniers, décourageant ainsi toute velléité d’intervention. « Des conversations surprises à la radio nous prouvent qu’en cas d’alerte, les ordres sont de la tuer », affirme Astrid. C’est la triste fin qu’ont vécu en 2003 Gilberto Echeverri, un ancien ministre de la Défense, et le gouverneur Guillermo Gaviria, tous les deux des proches du président actuel, Alvaro Uribe. Le président a lancé une opération militaire pour les délivrer, qui s’est soldée par la mort de ses amis et de huit autres otages. « Le seul espoir de libérer Ingrid dans de bonnes conditions reste l’accord humanitaire », martèlent les deux femmes.

Chirac et Villepin s’impliquent

La France est une vraie alliée des Betancourt, et avec l’aide de la Suisse et de l’Espagne, elle a promis de tout faire pour la libération d’Ingrid. Douste-Blazy suit le dossier avec « une grande implication personnelle », dit Yolanda. Quant à Dominique de Villepin et Jacques Chirac, la mère des otages les remercie à la fin de son livre pour le soutien et l’aide qu’ils lui apportent dans la quête de sa fille. « Ils iront jusqu’au bout et prennent des risques », renchérit Astrid. Un appui bien plus sûr que celui de la Colombie, où Uribe a mené sa campagne de réélection sur la fermeté qu’il opposera aux FARC, rendant toute négociation impossible.

La Voix des Séquestrés

Depuis plus de quatre ans, 80 comités actifs se sont réunis sous la bannière de la Fédération internationale des comités Ingrid Betancourt (FICIB) et se battent de concert pour que la jeune femme ne tombe pas dans l’oubli, organisant des marches, des rassemblements, des forums, rédigeant des communiqués (2)... Au milieu de cette interminable attente, la famille Betancourt reste très proche, comme elle l’a toujours été, un lien qu’entretient avec ferveur Yolanda et qui transparaît dans ses lettres émouvantes qu’elle lit à sa fille toutes les semaines sur la radio « Voces del Secuestro », qui diffuse les messages des familles des otages tous les samedis. « Je suis sûre que 2006 sera l’année de libération de ma sœur, et jusqu’au dernier jour, j’y croirai. Nous espérons une preuve de survie avant Noël », conclut Astrid, pleine d’espoir.Claire Steinlen

Points de repères

  • 1961 : naissance d’Ingrid Betancourt à Bogota (son père est ambassadeur et a exercé des fonctions ministérielles).
  • 1981 : elle est étudiante à Sciences Po, à Paris, et épouse un Français.
  • 1985 et 1988 : naissance de ses enfants, Mélanie et Lorenzo.
  • 1990 : elle divorce, quitte Paris et revient à Bogota. 1994 : elle est élue députée.
  • 1996 : publication de son livre « Si sabia », une enquête sur le financement de la campagne électorale de Samper par le cartel de Cali.
  • 1998 : fondation d’Oxygeno Verde, son parti. Elle est élue sénatrice avec le meilleur score du pays.
  • 2001 : publication en France de « La rage au cœur » aux éditions XO.
  • 2002 : elle se présente à la présidentielle en Colombie. Le 23 février, elle est enlevée par les FARC avec Clara Rojas.

1. « Ingrid, ma fille, mon amour » de Yolanda Pulecio Betancourt. Editions Robert Laffont. Un recueil des lettres diffusées sur la radio « Voces del Secuestro » que Yolanda adresse à sa fille, en espérant qu’elle l’entende.

2. Plus d’informations sur le site officiel pour la libération d’Ingrid : http://www.betancourt.info ou sur le site de la FICIB http://www.ficib.org


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