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Lorsque sa fille se fait enlever par les FARC, le ciel est tombé sur la tête de Yolanda. Depuis ce jour, elle écrit quotidiennement à la captive et lit ses bulletins à la radio avec l’espoir que dans la jungle, son enfant l’écoute et nourrit son courage de ces mots d’amour. Aujourd’hui, elle a décidé de les partager avec le monde par le biais d’un livre, « Ingrid, ma fille, mon amour »…
— Cette communication par les ondes est aussi une source d’espoir pour vous…
— Je tiens surtout à donner de l’espoir à Ingrid. Si elle m’entend le matin, elle doit savoir qu’elle n’est pas seule et que, chaque jour, de plus en plus de monde pense à elle. Il y a trois ans, lorsqu’on a reçu la dernière vidéo d’elle, elle disait dans son message qu’elle m’écoutait à la radio. C’est pour cela que rien ne me fera jamais arrêter. Personne ne sait si elle écoute tous les jours, mais, lorsqu’on vit cette torture au jour le jour, on sait qu’il ne faut pas risquer de manquer le bon jour.
— Que dites-vous dans vos messages ?
— Bien sûr, je lui dis à quel point je l’aime. Mais surtout, je veux lui raconter tout ce qui se passe. D’abord, elle doit recevoir des nouvelles de ses enfants, comment vit toute la famille, mais aussi être tenue au courant des faits politiques qui bousculent notre pays. Parfois, je suis obligée de taire certaines choses parce que je sais qu’elle n’est pas la seule à écouter et que, des deux côtés des forces en présence, on n’apprécierait pas que je rende publiques certaines choses. Il faut être extrêmement prudent. J’ai toujours peur de faire ou de dire quelque chose qui pourrait se retourner contre elle. Même la guérilla pourrait se venger en la maltraitant.
— Votre livre est une fabuleuse histoire d’amour entre une mère et sa fille et, en même temps, on a l’impression que votre message est universel…
— Comment expliquer aux personnes qui ne doivent pas vivre cette déchirure que le lien qui m’unit à ma fille ne s’est jamais brisé ? Ingrid est plus proche de moi aujourd’hui qu’elle ne l’a jamais été auparavant. Elle le sait et le ressent comme moi. N’importe quelle maman peut comprendre ce sentiment. Il ne faut pas se voir pour communiquer avec sa fille. Je dois faire tous les efforts possibles pour qu’elle ne souffre pas.
— Comment vivez-vous les rebondissements dans les négociations entre FARC et gouvernement ?
— C’est une angoisse qui n’a pas de limite. Dernièrement, notre Président s’est montré très brutal dans ses propos et l’on craint alors que cela se passe mal pour les milliers d’otages. Il suffit de peu de choses pour que tous les efforts mis dans la création d’un accord humanitaire ne servent à rien et nous ramènent au point de départ. Nous avions des négociateurs, des contacts avec la guérilla et tout s’est écroulé comme un château de cartes. Malheureusement, nous étions en pleine campagne électorale et il fallait ménager toutes les parties en présence au niveau du pouvoir.
— Pourquoi tous vos efforts sont-ils perpétuellement réduits à néant ?
— Sans vouloir rejeter la faute sur qui que ce soit, il est grand temps de se poser la question de savoir si les gens qui pourraient décider du sort d’Ingrid et de ses compagnons ont réellement envie de faire la paix. Tout reste, malheureusement, une question économique et de rapport de force géopolitique. Nous sommes dans une région où les grandes puissances mondiales peuvent influencer les décisions de nos propres gouvernements.
— Vous en voulez à votre fille d’être partie dans une région qu’elle savait dangereuse pour elle ?
— Non. Je n’ai jamais eu de ressentiment. Elle voulait aller aider les gens qui ont voté pour elle. Elle avait promis d’être présente aux côtés de ces gens vivant dans un état de guerre permanente avec ce que cela comporte de pauvreté. Il fallait quelqu’un pour accueillir des paysans ruinés par des opérations militaires dévastatrices et c’est ma fille qui a désiré plus que tout y aller. Elle a été imprudente, mais ce n’est pas ce qu’elle avait fait de plus dangereux dans sa vie politique. Lorsqu’elle a dit, au Sénat, que le Président était un délinquant, elle a vraiment joué avec sa vie. Elle avait une mission et n’a jamais voulu se taire.
— Vous ne dissociez jamais Ingrid des 3.000 autres otages des FARC…
— Il faut être prudent. Je ne suis pas certaine qu’ils ne soient que 3.000 et je ne suis pas certaine que tous soient aux mains des seules FARC. Il y a les FARC, bien sûr, mais il y a aussi les paramilitaires et celles et ceux qui sont enlevés simplement pour le paiement d’une rançon. La délinquance, dans notre pays, provoque de nombreuses séquestrations, mais dont les raisons sont uniquement économiques. Malheureusement, dans le cas d’Ingrid, il ne suffit pas de payer comme pour un vulgaire kidnapping.
— Ingrid est un otage « indispensable », une personne qu’on ne peut libérer si l’on veut avoir une chance de continuer les négociations ?
— Tous les otages sont indispensables. Il n’y a pas qu’Ingrid. Douze députés sont dans la jungle avec elle. Il ne faut pas vouloir hiérarchiser l’importance des personnes qui souffrent là-bas. Ingrid ne le voudrait pas.
— Votre livre nous montre aussi comment de petites choses vous font vivre un enfer au quotidien…
— Il y a effectivement l’attente, tout le temps, de recevoir un coup de fil qui me donnerait enfin des nouvelles de ma fille. Du coup, lorsque je suis en voyage, et que je suis dans un endroit où il n’y a pas de réseau pour mon GSM, je peux vivre de vrais moments d’angoisse à l’idée de manquer un appel important qui m’annoncerait la libération ou la mort d’Ingrid.
— Vous croyez toujours à sa libération ?
— Je ne peux pas vivre autrement. La guérilla est autant en danger avec elle que sans elle, mais c’est du côté du président Uribe qu’il faut se tourner. Le gouvernement colombien est terriblement lié à Washington qui est prêt à verser énormément d’argent pour éviter qu’un pouvoir qui ne lui serait pas favorable vienne revendiquer le pouvoir. Qui s’intéresse à la quantité d’armes que la Colombie achète aux Etats-Unis ? Comment expliquer que mon pays soit en possession d’un sous-marin ? A quoi cela peut-il bien servir pour combattre la guérilla, dans la jungle ? Une nouvelle fois, c’est un problème économique avec ce que cela comporte de corruption.
— Vous ne rejetez pas pour autant toute la faute sur votre gouvernement…
— Non. Ce n’est pas lui qui prend les gens en otage. D’ailleurs, je suis persuadée que la guérilla est ennuyée avec toutes ces personnes qu’il faut garder, surveiller, déplacer tous les jours pour ne pas être repérés. Elle voudrait bien les libérer, mais doit trouver un moyen d’en tirer un avantage politique. C’est d’ailleurs pour cela que lorsque l’un fait un pas en avant, l’autre s’empresse de faire un pas en arrière. La libération aurait pu se faire rapidement dans d’autres pays, mais les rebelles veulent que cela se fasse en Colombie pour gagner en puissance au niveau international.
— Comment voyez-vous l’avenir ?
— Je n’ai pas vraiment d’avenir. Je travaille au jour le jour. Désormais, je voudrais aller aux Etats-Unis, plaider la cause d’Ingrid et espérer que Washington comprenne que, pour des raisons humanitaires, il faut exercer une pression plus forte sur la Colombie pour résoudre vite le problème.