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Hugo Chavez vénère Simon Bolivar, le "Libérateur", aristocrate rationaliste qui eut la vision, à l'aube du XIXe siècle, d'une Amérique latine unifiée, éclairée par l'esprit des Lumières. Mais Bolivar, lui, eût-il aimé Chavez si, par quelque tour de passe-passe magique, il l'avait rencontré ?
A cette interrogation, la vie de Bolivar n'apporte pas de réponse évidente. Chavez et son héros ont en partage le goût du pouvoir, l'opiniâtreté, l'astuce, de bons sentiments et une pensée parfois fantasque. Ils diffèrent par leurs origines sociales et leurs professions de foi. Bolivar se disait libéral (mais ne l'était pas toujours), tandis que Chavez prétend construire un "nouveau socialisme" qui ressemble à l'ancien.
Bolivar est né à Caracas en 1783, au sein d'une des plus riches familles du Venezuela. Son précepteur lui a fait lire John Locke et Jean-Jacques Rousseau. "Vous avez ouvert mon coeur à la liberté", écrit-il à son maître. Il voyage en Europe, dépense sa fortune, vit une vie assez dissipée. Exalté, il a des rêves de grandeur. A Rome, il jure ne jamais laisser "reposer (son) bras ni (son) âme tant que n'auront pas été brisées les chaînes qui nous oppriment par la volonté du pouvoir espagnol". Au Vatican il refuse de baiser la sandale du pape et, en passant par Paris, devient franc-maçon.
Comme plus tard Chavez, il choisit les armes et la rébellion. Quand éclate la révolution en Espagne, le jeune homme est de retour dans son pays natal et rejoint l'armée des insurgés de Francisco de Miranda. En 1812, Miranda est défait par les troupes royalistes. Bolivar est de ceux qui, par dépit, livreront leur chef à l'ennemi. Miranda finira ses jours dans une geôle de Cadix.
Bolivar rejoint à Carthagène un patriote colombien, Antonio Nariño, qui fut emprisonné pour avoir traduit et distribué la Déclaration des droits de l'homme. Puis il reprend le chemin de Caracas, à la tête de 130 hommes. C'est la "Campagne admirable". Une "aventure chimérique", dit-on alors, conçue par "un esprit délirant". Le 6 août 1813, il entre dans la ville. Il est sacré "Libertador", "un titre supérieur à tous ceux que peut recevoir l'orgueil humain".
En 1814, les Espagnols reprennent Caracas, et Bolivar s'enfuit en Jamaïque, d'où il écrira une lettre restée célèbre dans laquelle il prône l'union et la république. Il repart à l'assaut du Venezuela à deux reprises. "Dieu concède la victoire à la constance". En 1819, il fonde le Congrès de la Grande Colombie, une fédération unissant les nations libérées, la Colombie, le Venezuela, Panama et l'Equateur. Il en devient le président. D'autres batailles suivront, souvent gagnées par le jeune Antonio José de Sucre, pour la liberté du Pérou et du Haut Pérou (aujourd'hui la Bolivie, ainsi nommée en hommage à Bolivar).
Viendra ensuite le temps de la désillusion. Bolivar est centralisateur et s'oppose aux fédéralistes. Pour mieux s'imposer, ce "libéral" se décrète "dictateur" en 1828. Il échappe à une tentative d'attentat. Sa santé décline, il est tuberculeux. Il abandonne ses fonctions et meurt à Santa Marta, en Colombie, le 17 décembre 1830.
Fascinant, mais parfois incohérent, Bolivar est un humaniste (il libère ses propres esclaves) qui peut massacrer ses prisonniers, un républicain grisé par le pouvoir absolu. Il lit L'Esprit des lois et La Richesse des nations, tout en rédigeant une extravagante Constitution qui propose à la Bolivie un président à vie pouvant désigner lui-même son successeur. Peut-être Chavez a-t-il lu lui aussi Montesquieu et Adam Smith. Et dans cette hypothèse, comme Bolivar alors, lui non plus ne les a pas bien compris.