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Colombie: les otages oubliés

24/05/2006 - Le Temps

De Bogota à Medellin en passant par Cali, l'enlèvement se pratique à une échelle industrielle. Dans l'indifférence d'une population dégoûtée par le cynisme des ravisseurs et l'impuissance des autorités.

Etienne Dubuis, envoyé spécial du "Temps" en Colombie

«Pour ton anniversaire, le sixième que tu passes loin de nous, nos paroles sont le seul cadeau que nous pouvons t'offrir.» Il est minuit passé à Bogota, la capitale de la Colombie. Loin au-dessus des rues désertes, au 7e étage de la tour abritant Radio Caracol, une émission très spéciale a débuté entre fièvre du direct et émotion contenue: «Las Voces del Sequestro» («Les Voix de l'enlèvement»), un programme hebdomadaire consacré au drame des otages et composé pour l'essentiel de messages adressés aux disparus.

Des messages, il en monte de partout. De la capitale comme de Medellin ou de Cali, de Cucuta ou de Carthagène. Révélant un peuple nombreux enfermé dans le chagrin de la séparation, de l'absence interminable. La plupart des intervenants sont des femmes, qui disposent chacune d'une minute et demie pour vider leur cœur. La gorge nouée, le verbe digne, elles essaient de proférer quelques encouragements, de donner des nouvelles de la famille ou des amis, et de transmettre leur espoir d'une libération prochaine. «Soigne-toi bien. Rappelle-toi que tu es notre guerrier très courageux», lance une épouse de soldat. «Que Dieu te protège! Puisses-tu ne pas t'éloigner de Sa main», conseille une mère. «Messieurs les guérilleros, ayez pitié de nous!» supplie une autre en vain.

Des voix surgies de l'obscurité. Et soudain, dans la lumière du studio, un visage. Nouvelle collaboratrice de l'émission, Jenny Estefani Mendieta Paredes, 20 ans et jolie comme un cœur, partage le drame des auditeurs: son père, un colonel de police, a été enlevé en novembre 1998 par les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Dans un premier temps, le contact avait été conservé grâce à quelques échanges de lettres. Mais c'en est aujourd'hui fini: plus aucune nouvelle n'est provenue du maquis depuis... cinq ans. La voie des ondes représente pour la jeune fille le dernier espoir de garder un lien avec l'otage. De lui transmettre un peu d'amour. De lui assurer qu'il n'a pas été oublié. Comme on jette une bouteille à la mer.

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L'impuissance. Les familles des otages éprouvent ce sentiment jusqu'à l'épuisement. Impuissance devant les kidnappeurs, passés maîtres dans l'art d'échapper aux recherches. Impuissance devant la situation politique colombienne, marquée depuis 200 ans par la violence et le non-droit. Impuissance, enfin, devant le temps qui passe et que rien ne peut arrêter. Pour l'exorciser, l'ancien rédacteur en chef du quotidien El Tiempo, Francisco Sanchez, qui a été lui-même enlevé par des narcotrafiquants, a créé au début des années 90 la Fondation Pais Libre. Une organisation qui s'est signalée en imposant dans de brefs délais une loi sur le rapt et qui continue inlassablement à batailler sur plusieurs fronts: l'assistance aux victimes, l'information aux médias et la sensibilisation de l'opinion notamment.

«Cela fait maintenant 20ans que le kidnapping a pris les proportions d'un fléau en Colombie», observe Olga Lucia Gomez, l'actuelle directrice de la fondation, qui articule le chiffre de 22000Colombiens enlevés ces dix dernières années. Et aucune parade efficace n'a encore été trouvée. Le gouvernement d'Alvaro Uribe a bien obtenu un certain nombre de succès en éliminant quelques unités de guérilla spécialisées dans ce genre d'activités. Mais il n'est pas parvenu à mettre un terme au phénomène. Loin de là. Si la pratique des «pêches miraculeuses» (les rapts collectifs sur les grands axes routiers) a disparu, les enlèvements ciblés paraissent toujours aussi nombreux qu'autrefois. Et il reste quelque 4000otages dans le pays, dont 67 «politiques» (des représentants de l'establishment local et une poignée d'étrangers), tous les autres étant des anonymes sans responsabilité publique particulière, enlevés pour leur simple «valeur pécuniaire».

C'est que l'enlèvement est devenu une industrie, dont le but premier est le profit. Qu'importe la personnalité de l'otage, partie prenante au conflit ou non: seul compte ce qu'il peut rapporter. Une logique qui conduit aujourd'hui les guérillas à collaborer avec des bandes de délinquants, chaque partie apportant son savoir-faire et ses avantages comparatifs dans des opérations devenues très sophistiquées.

«Les Colombiens ne s'étonnent plus de rien, commente Olga Lucia Gomez. Pire: ils se montrent indifférents au phénomène. Ils reçoivent chaque jour tant de nouvelles d'assassinats, d'attentats et de combats qu'ils finissent par s'en désintéresser. Leur adaptation à un environnement aussi hostile consiste à se détourner de la réalité.»

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Le présentateur de «Las Voces del Sequestro», Herbin Hoyos Medina, s'est, lui, juré de lutter contre l'oubli. Le temps qu'il faudra. Jusqu'à la libération du dernier otage. Sur le chemin de l'aéroport, où il va chercher une amie, il traverse les embouteillages de la capitale en jonglant avec son volant, son levier de vitesse et deux téléphones mobiles qui ne cessent de sonner.

Son engagement a commencé suite à son propre enlèvement par les FARC, le 13 mars 1994 à Bogota, dans les studios de Radio Caracol. «Au troisième jour de ma captivité, se souvient-il, j'ai rejoint un camp où un otage de 55 ans, attaché à un arbre sous une minuscule feuille de plastique, m'a demandé pourquoi les journalistes ne parlaient jamais des enlèvements. Je n'ai pas su que lui répondre mais, en constatant que de nombreux captifs avaient accès à la radio, je me suis juré que, si je m'en sortais un jour, je tâcherais de combler cette lacune.» Deux semaines plus tard, le journaliste était libéré par l'armée colombienne.

Herbin Hoyos Medina est resté fidèle à son serment: il est devenu l'une des figures les plus célèbres de la lutte contre les enlèvements. D'autant qu'il ne se contente pas de diffuser sur les ondes des messages de sympathie mais qu'il réalise parallèlement avec son équipe des enquêtes sur les rapts. Une activité des plus dangereuses, qui lui ont valu de figurer en bonne place sur des listes noires. Il y a quelques années, sur la route de l'aéroport, 27 coups de feu ont été tirés sur sa voiture. Un peu plus tard, son nom, ses coordonnées et le détail de ses déplacements ont été retrouvés dans l'agenda d'un tueur. Et les menaces de mort ne se comptent plus. L'origine des coups? Pas toujours claire.

Le phénomène empoisonne la société colombienne. Chaque fois qu'une personne est enlevée, des dizaines d'autres, ses parents, ses voisins, ses collègues, à la fois attristés et apeurés, en subissent le contrecoup. «Les ravisseurs connaissent une telle réussite qu'ils ont acquis une réputation d'invulnérabilité, se désole le présentateur. Face à eux, le simple citoyen a l'impression d'être abandonné, sans protection, par l'Etat. Ce qui est dans de nombreux cas l'un des buts recherchés.»

«Le problème de fond, poursuit Herbin Hoyos Medina, est la pauvreté d'une grande partie de la population. Beaucoup de gens n'ont aucune perspective économique en dehors de la délinquance.» A quelques pas, des centaines d'hommes et de femmes, pénalisés par une grève des transports publics, forment une longue queue sur le bord de la route. «Regardez ces gens, poursuit le journaliste. Ils arriveront chez eux en milieu de soirée et devront se lever demain bien avant l'aube, tandis que nous, nous circulons à bonne allure dans des voitures à moitié vides. Vous avez devant vous l'image même d'un pays à deux vitesses. Comment voudriez-vous que ceux qui attendent se sentent du même monde que ceux qui roulent?»

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Sa vie a basculé d'un seul coup, le 10 septembre 2001. Quand elle a appris que sa mère, une riche parlementaire libérale, ne s'était pas présentée à un important rendez-vous à l'issue d'une tournée dans son district, Patricia Helena Perdomo a immédiatement compris. Elle a appelé pour la forme toutes les personnalités qui avaient la moindre chance de détenir une information. Mais pour elle, la cause était entendue: il y avait eu enlèvement et plus rien ne serait comme avant.

Sa carrière d'avocate? Patricia Helena Perdomo l'a mise entre parenthèses pour se concentrer sur une bataille plus essentielle: la libération de sa mère. L'une de ses premières démarches a été de se rendre avec sa sœur dans une zone où il lui était encore possible, à l'époque, de rencontrer des dirigeants des FARC. Pour avoir des nouvelles de la disparue. Mais aussi pour connaître les raisons de l'enlèvement et les conditions posées à une éventuelle libération. Un commandant a juré que la parlementaire se portait bien. Puis il a expliqué qu'elle avait été capturée pour son «appartenance à l'establishment» et que son sort serait décidé le moment venu à l'occasion de «négociations humanitaires» avec le gouvernement.

L'avocate a alors saisi que la situation lui échappait, que tout allait se jouer à un niveau bien supérieur au sien, mais elle n'a pas renoncé pour autant à agir. Avec d'autres victimes, elle n'a cessé depuis d'écrire des lettres, d'organiser des réunions et de planifier des marches pour encourager l'engagement de pourparlers entre le gouvernement et la guérilla. Et elle s'est récemment investie dans la Commission nationale de réparation et réconciliation, chargée de trouver une issue au conflit qui déchire son pays.

Patricia Helena Perdomo a depuis quelques mois une nouvelle raison de se battre: un bébé souriant et joufflu qu'elle va chercher dans une pièce adjacente et qu'elle ramène dans ses bras. «Je fais tout cela pour elle aussi, confie-t-elle. Pour qu'elle ne connaisse pas à l'âge adulte la souffrance qui est aujourd'hui la mienne.» Pour que le drame des otages colombiens ne se répète pas fatalement de génération en génération.


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