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La libération récente de Clara Rojas et Consuelo Gonzalez, retenues en otage durant des années par la guérilla des FARC, a rappelé la situation douloureuse que connaît la Colombie: un état d'exception permanent aux racines profondes.
Ce devait être le cœur d'un Etat puissant, réunissant les anciennes colonies espagnoles d'Amérique latine comme les Etats-Unis avaient rassemblé, quelques décennies plus tôt, les anciennes colonies anglaises d'Amérique du Nord. Mais le rêve du «libérateur» Simon Bolivar a tourné au cauchemar. La République de Grande Colombie, créée en 1819, a non seulement été beaucoup plus petite que prévu, elle a rapidement éclaté en plusieurs morceaux. Et près de deux siècles plus tard, sa principale composante, la République de Colombie, reste l'un des Etats les plus faibles du continent. Incapable de régner sur son territoire. Incapable de s'imposer à ses habitants.
Quel gâchis! Le pays aligne les atouts: une population nombreuse (la troisième d'Amérique latine, derrière le Brésil et le Mexique); un potentiel agricole exceptionnel; une industrie moderne; une élite formée aux meilleures universités; des institutions démocratiques rarement remises en question (à l'échelle du sous-continent). Mais voilà. Comme l'a rappelé récemment la libération de Consuelo Gonzalez et Clara Rojas, deux femmes séquestrées durant des années par un groupe armé, il présente parallèlement quelques tares fâcheuses: un état permanent de guerre civile, de violence et de non-droit.
Comment se fait-il? Comment expliquer que, deux cents ans après son indépendance, un Etat puisse demeurer aussi chétif? Comment expliquer que la démocratie et le développement ne suffisent pas à assurer un minimum d'ordre et de concorde au sein d'une société?
La réponse tient en peu de mots. Le premier est «division».
Cette histoire-là commence par de la géographie. Une géographie caractérisée par l'étendue (plus d'un million de km2), le vide (dans la moitié orientale du pays, couverte de savanes et de jungles, la densité humaine descend jusqu'à un habitant au km2) et le morcellement (la cordillère des Andes s'y déploie en trois branches principales et en innombrables rameaux). Résultat: la Colombie s'est développée comme un archipel de populations, souvent très éloignées - voire isolées - les unes des autres.
Bien sûr, les moyens modernes de communication ont effacé certaines distances. Mais le passé pèse encore très lourd dans les consciences et dans les habitudes. Et le passé, c'est un particularisme farouche. Bolivar était bien seul à rêver d'unité. L'écrasante majorité des créoles souhaitaient seulement être maîtres chez eux, c'est-à-dire dans leur vallée ou sur leur bout de plaine. La geste glorieuse du général a pu laisser croire que la Colombie était née d'une guerre d'indépendance. En réalité, elle a résulté d'une myriade de guerres d'émancipation. Et, par la suite, faute de centre politique et de moyens de transport efficaces, les pouvoirs locaux ont prospéré à leur guise. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le pays était presque devenu une fiction: les neuf provinces qui le composaient avaient chacune sa monnaie, ses douanes et son armée.
Or, ce temps-là n'est pas tout à fait révolu. Comme en témoigne un recours désinhibé à ce qui représente en principe une prérogative de l'Etat: la force armée. Face à la guérilla, de nombreux notables se sont encore récemment sentis autorisés à lever des armées personnelles, les tristement célèbres groupes paramilitaires, afin de défendre leurs intérêts. Et pour cause: les autorités colombiennes, incapables d'assurer leur sécurité, les ont laissé faire quand elles ne les y ont pas encouragés.
Divisée, la Colombie ne l'est pas seulement géographiquement cependant. Dès son origine, elle l'est aussi socialement. Les mots de peuple, de liberté et de citoyenneté dont se gargarisaient les élites à l'époque de l'indépendance, dans la foulée de la Révolution française, n'avaient aucune réalité sur le terrain. L'écrasante majorité des Colombiens vivaient sous la coupe d'une collection de caciques, à qui ils devaient obéissance en toutes circonstances.
Les intellectuels de l'époque, «baignés de culture moderne, se considèrent comme [...] les porte-parole de la nation, écrivent les historiens Fernan Gonzalez et Fabio Zambrano*. Ils font les lois et les lois sont faites pour eux. Mais ce «peuple réel» ne représente que 1% de l'ensemble de la population. Ceux qui exercent pleinement leur rôle de citoyens ne se recrutent pas parmi les esclaves, les fermiers, les métayers, les ouvriers agricoles, les femmes et les ouvriers [...]. Ceux-là sont exclus du peuple politique et n'ont pas accès au droit de vote.»
Les institutions publiques reflètent aujourd'hui encore ce clivage. Alors que leur vocation est de servir l'intérêt général, elles sont toujours éhontément instrumentalisées par quelques élites. «Les groupes influents utilisent l'Etat pour leurs propres intérêts, que ce soit dans le domaine économique, politique, militaire et même parfois syndical, dénonçait il y a quelques années le philosophe Libardo Sarmiento. La notion de bien commun, construite sur la participation de tous, est inconnue chez nous.»
A force de servir des minorités, l'Etat colombien s'est condamné à jouer un rôle marginal. Un conflit se présente-t-il? Nombre de Colombiens, dégoûtés des tribunaux, seront tentés de faire justice eux-mêmes ou d'en déléguer l'exercice à des particuliers... avec toutes les dérives que cela suppose. Dans ces conditions, le fractionnement de la société demeure promis à un grand avenir.
Après «division», un second mot explique l'exception colombienne: «violence». Le dire est délicat. Le terme sent mauvais la simplification. Et pourtant, il est incontournable. En Colombie, lorsque surgit un conflit, il est parfaitement banal de le régler en recourant à la force.
Là aussi, un détour par l'histoire s'impose. D'abord pour confirmer la réalité du phénomène. Ensuite pour l'expliquer.
L'exemple est venu de haut. Sitôt l'indépendance acquise, la Colombie a connu l'émergence de deux formations politiques: le Parti conservateur qui, dans le sillage de Bolivar, s'affiche autoritaire et centralisateur; et le Parti libéral qui, dans celui de Santander (l'adjoint du général), prône le libéralisme et le fédéralisme. Jusque-là, rien de particulier: de nombreux pays nouvellement indépendants d'Amérique latine ont connu ce genre d'opposition. C'est la gestion de cette situation qui fera la différence.
Cette rivalité naturelle, en Colombie, s'avère particulièrement dure. Les deux formations mobilisent d'abord de petits cercles élitistes et urbains. Mais dès qu'ils prennent une ampleur nationale, au milieu du XIXe siècle, leur hostilité s'exacerbe. A une tentative de rébellion conservatrice, les libéraux ripostent en armant leurs partisans à travers le pays. Le feu est mis aux poudres. Il ne s'éteindra pratiquement plus.
Les guerres civiles se succèdent. Les vaincus sont victimes de répressions sévères qui les incitent à repartir au combat, pour rester en vie ou obtenir vengeance. De la capitale, Bogota, aux villages les plus reculés, le recours à la violence s'impose dans le jeu politique. Une culture se forme, mélange redoutable de peur et de désinhibition.
Le XIXe siècle se termine sur des hostilités plus sanglantes encore que les autres, la guerre des Mille Jours (1899-1902), qui laissera des traces durables dans l'imaginaire collectif et ouvrira un long cycle de vendettas. Une chute des prix agricoles, la colonisation de nouvelles terres, des grèves ouvrières, un décret gouvernemental: tout devient prétexte à des répressions brutales et des révoltes armées. Et quand le très charismatique dirigeant libéral Jorge Eliecer Gaitan est assassiné à Bogota le 9 avril 1948, la Colombie explose une nouvelle fois. Forces gouvernementales, guérillas libérales, communistes ou autonomes, milices armées, bandes d'irréguliers, troupes d'autodéfense: le nouveau conflit est un monstre à mille têtes. Resté dans l'histoire sous le nom de «La Violencia», il fait quelque 300000 morts.
Les Colombiens se promettent-ils de ne plus recommencer? Jurent-ils, devant cette nouvelle tragédie, qu'il s'est agi de la «der des ders»? Pas du tout. A «La Violence» succède immédiatement le lancement de plusieurs guérillas d'extrême gauche. Et l'armée s'avérant incapable de les réduire, des groupes paramilitaires surgissent à leur tour dans les campagnes. Ce nouveau cycle de brutalités s'engage jusqu'à l'absurde: quand les guérilleros du M19 puis ceux de l'EPL se rendent, leurs anciens ennemis ne trouvent rien de mieux à faire que d'en exécuter des centaines dans les mois suivants. Allez persuader ensuite les maquisards restants, ceux de l'ELN et ceux des FARC, de les imiter!
Si encore l'Etat colombien combattait franchement ce genre de comportements. Mais les forces de l'ordre, armée et police, fraient souvent avec les assassins. Et la justice peine à punir les coupables. La violence privée, déjà banale, y gagne en légitimité. Et peut finir de se banaliser. Les tensions entre patrons et ouvriers, les différends entre parents d'élèves et professeurs, les conflits de voisinage, les disputes conjugales se soldent régulièrement par des agressions physiques et parfois même des homicides. «Si l'on achète des livres pour la bibliothèque municipale ou que l'on répare une route, déclare un maire, ceux qui jugent qu'il s'agit là d'une dépense inconsidérée en arrivent parfois à penser que la meilleure solution pour que cela ne se reproduise pas est d'éliminer le responsable.»
La tâche qui s'impose aux dirigeants colombiens, on le voit, est immense. Elle ne se limite pas à soumettre les guérillas des FARC et de l'ELN, ou à neutraliser les derniers groupes paramilitaires en fonction, aussi compliqués soient déjà ces deux objectifs. Elle consiste plus généralement à étendre l'autorité de l'Etat. Sur l'ensemble du territoire national bien sûr - ce que tente le président actuel, Alvaro Uribe, en renforçant la présence de l'armée dans les provinces les plus reculées. Mais aussi, et plus fondamentalement encore, dans le cœur des Colombiens, en accordant enfin leur indépendance aux institutions publiques. Il y faudra beaucoup de lucidité, de courage et de temps. Mais le salut de la Colombie est à ce prix.
* «L'Etat inachevé - Les racines de la violence en Colombie», de Fernan Gonzalez et Fabio Zambrano, édit. FPH (Fondation pour le Progrès de l'Homme), Paris, 1995.