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La Colombie désarmée face au fléau des mines

28/12/2006 - Le Figaro

Avec plus de mille morts par an, la Colombie est devenue le pays du monde le plus affecté par les mines antipersonnel. Reportage dans un village truffé de mines par des guérilleros marxistes.

QUAND les premiers écriteaux « Danger, champs de mines » sont apparus sur les hauteurs brumeuses de Samaniego, petite ville du Sud colombien, les paysans ne les ont pas pris au sérieux. « On pensait que c'était de la guerre psychologique, raconte un vieil homme. Que les guérilleros avaient posé ces écriteaux le long des chemins pour rendre les soldats gouvernementaux craintifs et retarder leur avancée. Quand les premières explosions ont retenti, on a compris que ce n'était pas du bluff... »

Samaniego, dans le département du Nariño, est devenue en deux ans l'une des communes les plus minées de Colombie. Vingt-deux civils y ont sauté sur des mines antipersonnel en 2006. Quatre n'ont pas survécu à leurs blessures. Sur ces versants déprimés, les distances sont longues, les hôpitaux rares. « Je rentrais des champs avec mon mari, murmure Eunice, épouse d'Isaac Melo, tué en mai. Il marchait loin devant moi quand j'ai entendu une violente explosion. Je l'ai trouvé en sang au milieu du sentier. Il n'avait plus ses jambes. Il est mort le lendemain, à l'hôpital de Pasto », la capitale régionale, à plusieurs heures de piste. Eunice et ses quatre enfants vivent à présent comme des réfugiés, à la sortie de Samaniego. Comme eux, trois millions de paysans ont été déplacés à la suite des affrontements entre la guérilla et le gouvernement.

En Colombie, le conflit s'éternise, la crise humanitaire s'aggrave. Selon l'organisation non ­gouvernementale Handicap International, le pays andin est devenu, avec 1 100 victimes signalées en 2005, le plus affecté au monde par les mines terrestres, devant l'Afghanistan et le Cambodge. En application de la convention d'Ottawa de 1997, l'armée colombienne a officiellement détruit ses derniers stocks de mines. Mais guérillas marxistes ou milices paramilitaires, les groupes armés illégaux, eux, minent à tour de bras.

Dans le Nariño, les rebelles des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc) et de l'Armée de libération nationale (ELN) se battent contre l'armée régulière et les paramilitaires d'extrême droite. Ils verrouillent à l'explosif les accès à leurs sanctuaires.

« Les terroristes truffent le pays de mines, tonne, sur une crête boisée, le sergent Monsalve de l'armée colombienne. Ils mélangent à la grenaille de la matière fécale pour que les blessures s'infectent. » Les mines artisanales des guérilleros sont la hantise des militaires. Enterrées ou accrochées aux arbres, planquées dans des chaudrons ou des ballons, elles en blessent et tuent des centaines par an. Les jours de fête nationale, les colonnes de soldats mutilés défilent en silence sur leurs chaises roulantes.

Les victimes civiles sont toujours plus nombreuses. « À un ­moment, on entendait des explosions presque tous les jours, raconte à Chuguldi, un hameau perché à une heure de cahots de Samaniego, le dirigeant paysan Jaime Meneses. La plupart du temps, ce sont des vaches ou des chiens que l'on retrouve déchiquetés. Mais à chaque détonation, on se demande qui est tombé. » Autour de Chuguldi, on marche en file indienne, les yeux rivés au sol, en se demandant à chaque pas s'il sera le dernier. La valeur des terrains s'effondre, la surface cultivée se resserre, les enfants des fermes retirées ne vont plus à l'école. La nuit, interdiction de circuler : la guérilla mine les routes de la montagne entre 18 heures et 6 heures.

« Les enfants grandissent dans la peur »

Sur l'une de ces pistes, une maison piégée bardée de graffitis « Farc » émerge de la brume. Puis, un attroupement de paysans inquiets. Un homme tué par balles baigne dans son sang, sous le regard des enfants. La vengeance avinée d'un mari jaloux. Scène de violence ordinaire dans ces campagnes sans loi.

Meurtries par des générations de violence, des communautés entières apprennent à vivre confinées par les mines. Au lieu-dit Las Cochas, où des masures abandonnées dépérissent à flanc de cordillère, la famille Ortega, elle, est au complet - les visites sont si rares. « Nous sommes séquestrés, chevrote la grand-mère, dont deux fils ont été blessés par un engin explosif. Nous ne pouvons plus aller chercher du bois pour le feu ou des herbes pour les cochons d'Inde (plat typique du Nariño, NDLR) sans risquer sa vie. »

Le fléau n'est pas seulement humanitaire, rappelle Marcelo Martinez, conseiller de la mairie de Samaniego : « Les mines détruisent le lien social. À la campagne, on travaille dur toute la journée pour visiter les voisins le soir. Maintenant qu'on ne peut plus emprunter les sentiers, on reste chez soi. Les enfants, eux, grandissent dans la peur : on leur apprend que tout objet inconnu peut être mortel et qu'il faut s'en méfier. »

Si le déminage a lieu (voir encadré ci-contre), ce sera une victoire d'Harold Montufar, le jeune maire indépendant de Samaniego. Depuis trois ans, il mobilise ses administrés pour qu'ils osent exiger des milices la fin des exactions. Il espère faire de Samaniego une municipalité pilote en matière de déminage. Ses efforts se heurtent aux dures réalités de la guerre. « Ce que l'on met une année à construire, une semaine de terreur suffit à le détruire », témoigne Harold Montufar.


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