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De la pointe de ses bottes, Gabriel Anaya désigne les bris d’os épars. «J’avais une femme et un petit-fils enterrés ici.»
A quelques mètres du vieux paysan colombien, le vent fait osciller les feuilles de la plantation de palmiers africains. Ces arbres, dont l’huile doit servir à l’élaboration d’agro-diesel, ont bouleversé sa vie et celle de centaines de familles du bassin du Curvaradó, une région de la jungle du Nord-Est de la Colombie. «Ils ont nettoyé notre cimetière au bulldozer, avec tout le village, pour y mettre leur plante à carburant», résume-t-il.
Lui et ses voisins du hameau d’Andalucía ont été expulsés en 1997 par une offensive de l’armée et de milices narcoparamilitaires, officiellement pour chasser la guérilla. «Ils nous disaient : "Partez ou on vous coupera la tête"», raconte José Antonio Correa, aux côtés d’Anaya. Lui-même a vu son frère décapité et éviscéré ; son jeune voisin Andrés, qui avait 12 ans, a vu un autre civil «découpé vivant et mort de douleur». En quelques mois, le Curvaradó s’est vidé de ses habitants, réfugiés dans les bidonvilles de la région.
Menaces. Deux ans après, les escadrons envoyaient les premiers contremaîtres préparer les plantations, encadrés par l’armée. «J’ai moi-même trouvé des entrepreneurs pour investir dans ces projets», a expliqué un chef paramilitaire, Vicente Castaño, à l’hebdomadaire colombien Semana. Il a fallu la démobilisation officielle des miliciens, négociée avec le pouvoir, pour qu’une trentaine de familles comme celle d’Anaya ose revenir.
Escortés pacifiquement par des bénévoles colombiens et étrangers, les paysans ont taillé à la machette quelques hectares de la mer de palmiers et replanté des cultures vivrières. Malgré les menaces persistantes. «Des inconnus m’ont proposé de l’argent pour donner la liste des "revenants", témoigne Andrés. Ils m’ont dit que si je ne collaborais pas, j’aurais à en payer les conséquences…»
A deux heures de là, dans la ville champignon de Bajirá, un ingénieur de l’entreprise agricole Palmas del Curvaradó balaie ces plaintes : «La palme, c’est le progrès pour la région. Certains de nos ouvriers ne savent même pas signer leur nom, assure-t-il. Qui d’autre leur donnerait du travail ?»
«C’est dur». Avec ce même discours «social», le gouvernement conservateur d’Alvaro Uribe, alléché par la promesse d’or vert des agrocarburants, espère planter 3 millions d’hectares de palmiers dans tout le pays. L’équivalent de la Bretagne. Mais cet or est bien mal réparti. Près de ce qui fut Andalucía, des travailleurs nettoient les plantations à la machette et chargent les lourdes grappes sur les filets suspendus à des rails. «C’est dur», souffle un ouvrier, à la dérobée.
Une partie de son maigre salaire est payée en bons d’achats alimentaires de boutiques désignées par l’entreprise, 10 % à 20 % plus chères qu’ailleurs. Ailleurs, dans le centre de la Colombie, les ouvriers des palmeraies, officiellement sous-traitants, reçoivent moins que le salaire minimum, et doivent rembourser jusqu’au coût des outils.
Une longue grève, au début de l’année, n’a abouti qu’à un nouvel assassinat d’un des leurs. «Le gouvernement n’exerce aucun contrôle sur les entreprises»,révèle le chercheur Ricardo Aricapa. Au contraire : le modèle plaît au pouvoir. Dans les plaines de l’est du pays, défigurées par les tueries paramilitaires, le ministre de l’Agriculture tente depuis des mois d’affecter à l’industrie des agrocarburants des terrains qui avaient été légalement attribués aux paysans victimes de la guerre. Dans le Curvaradó, la justice a bien ouvert une enquête contre 23 palmiculteurs, mais elle avance à pas de tortue.
Des enquêteurs chargés de délimiter les terrains usurpés, ont été menacés par des hommes armés. Malgré les pressions, Gabriel Anaya et les siens refusent de devenir à leur tour sous-traitants de l’agro-industrie : «Ce serait donner raison à nos bourreaux.»