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"Si ma fille a eu un bébé, je veux l'avoir dans mes bras"

02/04/2006 - Semana

Dans "Semana", Doña Clara Rojas, la mère de la compagne de détention d'Íngrid Betancourt, exprime ses sentiments face aux informations qui concernent la naissance en captivité de son petit-fils.

Mama de Clara

Yolanda Pulecio et Doña Clara Rojas déjeunent souvent ensemble. Ce qui les réunit, c'est le fait qu'elles sont les mères d'Íngrid Betancourt et de Clara Rojas. Clarita était avec Íngrid ce jour de février 2002 quand elles ont été kidnappées. À cette occasion, tous ont admiré le geste de loyauté incomparable de Clara, qui est descendue de la voiture dans laquelle les guérilleros avaient placé les personnes qu'ils allaient libérer, en déclarant qu'elle n'abandonnerait pas Íngrid. Clara, femme célibataire de 38 ans qui en a aujourd'hui 42, était le chef de campagne de son amie, et se présentait à la Vice-présidence. Elles s'étaient connues 10 ans auparavant, quand elles travaillaient ensemble au Ministère du Commerce Extérieur. Depuis lors ils ont toujours été inséparables.

Le kidnapping a uni les deux mères. C'est pourquoi Doña Clara n'a pas été surprise lorsque, samedi passé, Yolanda Pulecio l'a invitée à déjeuner. Cela ne lui a pas non plus paru complètement étrange de trouver à cette réunion un troisième hôte. Il s'agissait de Jorge Enrique Botero, journaliste de télévision très connu, entre autres pour ses chroniques sur la guerre. Botero a été directeur des informations de Telesur, le canal TV de Chávez, et est un des journalistes qui a régulièrement accès aux Farc. C'est le seul journaliste auquel le Secrétariat de cette organisation a permis d'enregistrer un documentaire sur les soldats et les policiers en pouvoir de la guérilla, et qui a pu également avoir une longue entrevue avec les trois américains kidnappés.

Une fois à table, on a parlé de beaucoup de choses. De la vie dans les campements, de la façon dont vivent les séquestrés au milieu de la forêt. Une fois la conversation lancée, Botero, un peu nerveux, l'a regardée fixement et lui a dit : "Doña Clara, je dois vous annoncer quelque chose : Clarita a eu un fils ".

Doña Clara, qui est une femme peu expressive, est d'abord restée silencieuse. Yolanda Pulecio et Jorge Enrique ont essayé de combler le vide en donnant davantage d'informations sur le sujet. Ils ont dit que l'enfant était né il y a deux ans, que c'était un garçon, et que l'accouchement avait été difficile. Plusieurs minutes ont passé avant que Doña Clara sorte de son silence. Les larmes aux yeux et avec un léger tremblement dans la voix, elle a dit : "Je ne peux que comprendre ma fille. Dans cette situation où elle s'est trouvée... seule... isolée... vulnérable... La seule chose que je peux lui dire c'est que je la comprends plus que jamais ".

Le stoïcisme de Doña Clara les a tous laissés surpris. La force d'une mère qui souffre chaque jour depuis quatre années est apparue comme jamais. La manière dont elle recevait ces nouvelles inattendues montre sa grande capacité à supporter l'insupportable.

La réunion avait été programmée pour l'informer. Botero voulait lui parler d'un projet sur lequel il travaillait en secret depuis longtemps. Un livre qui commencera à circuler la semaine prochaine et qui est intitulé "Dernières nouvelles de la guerre", dans les pages duquel on raconte la naissance de l'enfant. Le journaliste voulait éviter que l'information lui arrive par surprise.

Avec la dignité qui la caractérise, Doña Clara a demandé toutes ces choses que demandent les mères... La tension a commencé à se dissiper quand le journaliste lui a assuré qu'il ne s'était pas agi d'un viol. Pour elle c'est le plus important. Il a su que l'accouchement avait été difficile et qu'on avait dû pratiquer une césarienne. D'après les informations reçues par le journaliste, Clarita et son fils vivraient ensemble. Tout ceci fait partie du livre qui, bien qu'il soit publié comme un témoignage, est plutôt un roman de fiction basé sur des faits réels.

Botero se base sur les témoignages de guérilleros qu'il a interviewés pendant les semaines qu'il a passées dans les campements de la guérilla, pour écrire ses articles. Il a écrit les premières pages en janvier 2004, quand un des commandants des Farc lui a raconté que Clara Rojas avait eu un fils dans la forêt, dans des circonstances très difficiles. À cette même occasion, Botero a eu une longue conversation avec Solangie, une jeune combattante qui a aidé à l'accouchement. Mais le journaliste voulait en savoir davantage avant de publier l'histoire. Un année après Raúl Reyes lui-même lui a confirmé les nouvelles. Convaincu alors de la véracité de l'histoire, il s'est décidé à l'écrire. Et bien que fort souvent il ait pensé que cela allait bouleverser les proches de Clarita et surtout sa mère, ce n'est que ce samedi qu'il a eu pour la première fois le courage de le faire.

Après le déjeuner, Doña Clara a quitté Yolanda, apparemment sereine. En réalité elle était en état de choc. Rentrée chez elle, elle devait maintenant faire face à la nouvelle réalité de sa vie. Elle était confondue et décidée à ne partager avec personne l'information qu'elle venait de recevoir. Même pas avec ses quatre fils. Elle voulait qu'on respecte l'intimité de Clara, et souhaitait aussi prendre le temps de laisser décanter ses sentiments.

Sa fille, bien que cadette de la famille, était celle qui la soutenait le plus. Spécialement depuis qu'elle était devenue veuve. Au début, elle a pensé qu'elle n'allait pas être capable de supporter de vivre sans elle. Mais elle a dépassé ce temps avec une force inexplicable. Sa plus grande joie a été quand, en août 2002, elle a reçu la vidéo envoyée par les Farc, la première preuve de survie de Clara. Un année plus tard, en septembre 2003, Íngrid est apparue à nouveau dans une vidéo, mais cette fois seule. Elle  n'avait plus eu de nouvelles de sa fille jusqu'à cet après-midi, dans l'appartement de Yolanda.

ndlr : ce qui est ici publié dans SEMANA n'est pas tout-à-fait exact. En fait, il y a eu deux vidéos : une première remise par les FARC le 23 juillet 2002 qui montre Ingrid et Clara ensemble (mais seule Ingrid prend la parole); et une seconde, reçue le 30 août 2003 en même temps qu'une vidéo d'Ingrid, où Clara raconte ses conditions de détention.

Voir sur www.Betancourt.info : "en savoir plus" - "Ingrid"

Pendant cinq jours elle est passée du choc à la douleur, de la douleur à la résignation, de la résignation à l'acceptation et, finalement, de l'acceptation à l'espoir.

Jeudi dans la nuit elle a eu en mains un manuscrit du livre et elle l'a lu en entier jusqu'aux 2 heures du matin. Malgré l'extraordinaire de la situation, le livre lui a apporté des informations qui, d' une certaine manière, l'ont rassurée. Les conditions de réclusion de sa fille, si ce que disait l'auteur est bien vrai, seraient plus acceptables que ce qu'elle avait craint. Rétrospectivement, elle s'est inquiétée des longues marches auxquelles sa fille avait dû être forcée pendant sa grossesse, mais son angoisse s'été nuancée quand elle a lu dans le livre qu'Ingrid l'accompagnait et l'aidait à chaque instant. Elle ne savait pas non plus que les guérilleros gardaient les kidnappés dans des installations acceptables, qu'ils avaient suffisamment à manger et qu'ils avaient accès aux soins médicaux et dentaires. Elle a appris que l'accouchement avait été assuré non seulement par Solangie, mais aussi par un médecin. Et elle a été tranquillisée quand elle a appris que les "bombardements incessants pendant l'accouchement" faisaient une partie de la fiction imaginée par Botero, selon son témoignage propre.

Elle a compris que dans ces circonstances il s'agissait d'une coexistence entre les guérilleros et les kidnappés qui n'est pas nécessairement le syndrome de Stockholm. Un passage l'a beaucoup frappé ; celui où on raconte que Clarita et le père de l'enfant parlaient beaucoup entre eux, avant qu'ils ne sachent qu'elle était enceinte. Cela l''a tranquillisée de savoir que, même au milieu de circonstances aussi dramatiques, pouvaient se nouer des relations humaines. Et que malgré tout, il y avait des étincelles de solidarité au milieu de la guerre.

Par contre on ne sait pas grand chose sur l'identité du père de l'enfant,    ni si ce guérillero et sa fille vivent encore ensemble. L'information est fragmentaire parce que le journaliste mélange, dans un roman de fiction, l'histoire de trois frères qui s'en vont vers la montagne, et laisse entendre qu'un d'entre eux serait le père de l'enfant. Mais Botero lui-même dit clairement qu'une grande partie du livre est une pure fiction et qu'il ne connaît pas l'identité du père, ni quelle relation il a actuellement avec Clara.

En lisant le livre, on arrive à la conclusion que les commandants n'ont été informés de la grossesse de Clara que quand elle ne pouvait déjà plus être dissimulée, et qu'ils ont immédiatement éloigné le garçon du campement. Le règlement des Farc sanctionne les combattants qui sympathisent avec les kidnappés. Selon Botero, le guérillero a été soumis à une forte sanction par Manuel Marulanda lui-même.

Doña Clara a été surprise par la phrase qui termine le livre :   'Tirofijo 'dit : "En analysant la situation, on doit tenir compte que ce bébé est moitié à eux et moitié à nous". Elle a pensé qu'elle ne pourrait jamais être d'accord avec ces mots parce que pour elle "eux" et "nous", cela n'existe pas. "Nous sommes tous colombiens".

En tout cas, en fermant la dernière page elle s'est rendu compte que le livre ne raconte pas l'histoire d'un couple, mais celle d'une mère et de son fils. Mais elle est restée avec des sentiments mélangés. Ces pages de lecture agréable ont "humanisé" une partie de la guerre et des guérilleros. Elle a senti qu'il restait encore beaucoup à raconter. Qu'il manquait la partie humaine de sa fille. Cette nuit elle a décidé qu'elle voulait donner sa version sur la naissance de son petit-fils, avant que le livre ne soit dans toutes les librairies. Elle a décidé que ni elle ni Clarita n'avaient rien dissimuler.

SEMANA a rencontré Doña Clara cinq jours après avoir reçu les nouvelles qui ont changé sa vie. Ses sentiments ne sont déjà plus seulement ceux d'une mère, mais ceux d'une grand-mère. "Je ne puis pas couvrir le soleil avec mes mains. J'ai reçu une information. Les personnes qui me l'ont fournie ont beaucoup de crédibilité et je crois qu'elles me l'ont fournie de bonne foi. Et la vérité c'est que je ne dois pas la refuser. La seule chose que je demande c'est la vérité, et si ma fille a eu un bébé, je veux l'embrasser. J'ai les bras ouverts pour tous les deux et mon plus grand désir est d'être avec eux ".

Pour coïncidence chronologique, tout ceci arrive au moment du quatrième anniversaire du kidnapping d'Íngrid Betancourt et de Clara Rojas. Ce sont quatre années qui non seulement ont changé la vie de Doña Clara, mais aussi celles de toutes les familles qui ont des proches kidnappés, non pas pour en obtenir une rançon mais pour arriver à un accord humanitaire entre le gouvernement et les Farc.

Depuis plus de dix ans il y a eu beaucoup d'épisodes qui révèlent l'horreur qu'ont vécue les parents des kidnappés. Pour Doña Clara, les moments les plus terribles ont peut-être été le meurtre du gouverneur d'Antioquia Guillermo Gaviria et celui de l'ex ministre Gilberto Echeverri, lorsque l'armée colombienne a tenté une opération militaire de sauvetage. Également q uand les Farc ont exécuté le couple Bickenback. Non seulement parce qu'elle a senti que pour sa fille le risque de mort était permanent, mais parce que sont apparues à ces occasions les conditions de captivité de ces personnes, et Doña Clara ne pouvait pas accepter que la même chose arrive à sa fille.

Curieusement il n'y a pas eu dans ces quatre années de douleurs d'épisodes de violence, mais bien des problèmes bureaucratiques. Il a fallu trois ans et demi pour qu'on vote enfin une loi qui permet de "geler" les dettes des kidnappés. On ne parvient pas à comprendre comment des personnes comme elle, qui ont des proches retenus en otages, ont pu faire l'objet de harcellement financier avec accumulation d'intérêts irrationnels, alors que la famille n'avait aucune ressource pour répondre à ces obligations.

Mais parmi tout ce qui s'est passé durant ce long kidnapping, rien ne reflète plus la dimension de la tragédie que la naissance en captivité de cet enfant, si ce que Raúl Reyes est bien exact - ce que confirme Jorge Enrique Botero. "En tant que mère, je comprends ma fille. La seule chose que je demande, si ceci est la vérité, c'est que d'autres personnes aussi la comprennent. Toute femme souhaite avoir un fils. On espère toujours qu'il sera le fruit d'une relation stable. Ces circonstances n'ont pas été données à Clarita. Pour moi il est très difficile d'assimiler tout ceci en cinq jours. Pardonnez-moi si j'exprime mes idées de manière un peu décousue. Ce qui est arrivé est indubitablement un drame. Mais j'ai l'espoir que ce n'est pas une tragédie, ", nous dit-elle.

Puissent ces nouvelles, d'une certaine manière, sensibiliser le pays à l'absurdité de prolonger indéfiniment la détention de ces personnes dans la forêt. Puisse la douleur de Doña Clara toucher le coeur non seulement de la guérilla, mais celui du gouvernement, et que ceci soit résolu dès que possible. "Mon petit-fils ne doit pas être victime de la guerre depuis le jour où il est né. Il ne doit pas grandir comme un captif dans la forêt". Au milieu de toutes ces considérations et de l'angoisse qui l'étreint, son réconfort est la phrase avec laquelle elle a quitté Yolanda, en ce jour qui a changé sa vie : "Quand tout ceci sera terminé, nous ne nous consacrerons pas seulement à nos filles, mais aussi au bébé de Clarita".

Mama de Clara, Fevrero 2005


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