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Le difficile retour à la vie "civile" des anciens otages colombiens

01/08/2008 - Le Monde, AFP

Après des années passées dans la jungle, les otages colombiens récemment libérés vivent l'expérience du retour. A Bogota, des psychologues spécialisés les attendent. "Passé l'euphorie de la libération, les difficultés commencent", souligne Olga Lucia Gomez, présidente de Pais Libre ("pays libre"), une association qui prête assistance juridique et psychologique aux otages et à leurs familles. Pendant un quart de siècle, la Colombie a battu tous les records en matière d'enlèvements.

Des détails quotidiens disent la difficulté de la réadaptation à la vie "civile". "Après des mois passés dans la forêt, certains ne supportent plus un matelas moelleux et préfèrent dormir par terre", raconte Dary Lucia Nieto, de Pais Libre. Janeth Santiago, une de ses collègues qui travaille au ministère de la défense, raconte le cas d'une ex-otage qui pouvait jouer pendant des heures avec l'interrupteur, fascinée de voir la lumière jaillir après avoir vécu quatre ans dans la forêt sans jamais voir une ampoule électrique.

La réadaptation a ses phases. Les premiers jours, l'intensité des émotions et la peur d'être en train de rêver ne laissent pas dormir l'ex-otage. L'euphorie peut durer plusieurs semaines ou plusieurs mois. Elle est parfois suivie d'une phase de profonde dépression.

"J'ai un enfant à découvrir et à élever : cela donne un sens à ma vie pour les quinze ans à venir. C'est un privilège", explique, souriante, Clara Rojas (l'ex-collaboratrice d'Ingrid Betancourt), qui a eu un bébé en captivité. Comme les autres, elle parle de la jungle comme d'un personnage vivant qu'elle aurait trop longtemps côtoyé. "Moi, dit-elle, je ne l'ai jamais détestée." Cela l'aide à l'oublier. La plupart des otages rêvent pendant des mois, voire des années, d'obscurité, de serpents et de torrents assassins.

"La vie d'un otage ne commence pas le jour de son enlèvement. Sa personnalité, son environnement familial, les circonstances de son enlèvement et de sa libération jouent évidemment un rôle fondamental dans la façon dont il va affronter la captivité et vivre le retour", rappelle Olga Lucia Gomez.

Plusieurs étapes marquent la vie d'un otage en captivité. "Dans un premier temps, la victime refuse sa condition. La négation, la rage, le sentiment d'injustice l'annihilent. Au bout de quelques jours ou de plusieurs mois vient la phase d'acceptation et d'adaptation : l'otage mobilise alors toutes ses ressources - physiques, émotionnelles, intellectuelles et spirituelles - pour survivre. Parallèlement, le corps se fait plus résistant aux moustiques, aux intempéries, à la nourriture et à l'eau impures ainsi qu'aux marches interminables", résume Dary Lucia Nieto. Paradoxalement, les otages "longue durée" sortent de l'épreuve en meilleur état physique et mental que ceux dont l'enlèvement n'a duré que quelques semaines.

"ARRÊT SUR IMAGE"

Beaucoup, en Colombie comme en France, se sont étonnés de voir Ingrid Betancourt et ses compagnons d'infortune apparemment "en pleine forme" au sortir de la jungle, le 2 juillet. Tous les ex-otages affirment que Dieu les a aidés à traverser l'épreuve. "Certains otages sans aucune éducation religieuse inventent en captivité rites et prières", rappelle Olga Lucia Gomez. Les ravisseurs marxistes fournissent fréquemment une bible à leurs victimes.

"L'enlèvement est comme un arrêt sur image pour l'otage, qui rêve de retrouver sa vie telle qu'il l'avait laissée. Mais la vie a continué sans lui, et beaucoup de choses ont, parfois, changé", explique Olga Lucia Gomez.

Les décisions à prendre - concernant notamment le paiement d'une rançon - ont parfois déchiré durablement l'entourage familial. Des épouses dociles et effacées ont appris à se débrouiller toutes seules. Des enfants devenus adolescents supportent mal ce père inconnu qui sort de la jungle trop autoritaire ou au contraire trop fragile. "Je me souviens d'un homme qui, des mois après sa libération, ne pouvait voir ses enfants sans fondre en larmes, ce qui avait fini par les éloigner de lui", raconte Dary Lucia Nieto. "Il faut réapprendre à vivre ensemble, réajuster deux histoires parallèles. Le couple et la famille en sortent parfois plus unis et plus solidaires. Dans certains cas, le divorce est inévitable", explique-t-elle.

Sous l'oeil scrutateur des caméras, la récente libération des otages politiques a révélé des drames sous-jacents. Plusieurs militaires ont retrouvé leur épouse avec un autre, et leurs enfants avec des demi-frères ou soeurs. Libéré en février, l'ex-parlementaire Jorge Eduardo Gechem a publiquement annoncé qu'il divorçait de sa femme, à laquelle il écrivait, quelques mois plus tôt, des lettres d'amour passionnées. Resté seul à Bogota, le mari d'Ingrid Betancourt, Juan Carlos Lecompte, l'attend encore. La captivité est une indicible tragédie, pour les otages comme pour leurs familles.


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