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Renouveau. Les otages, la guérilla, la drogue et la violence éclipsent une réalité: la Colombie va mieux. La sécurité s’améliore, l’économie progresse, une politique sociale se met en place. Reportage avant la visite de Micheline Calmy-Rey.
Mais pourquoi l’air est-il si léger à Bogotá? Pour qui fréquente cette capitale de 6 millions d’habitants depuis bien des années, le changement est frappant. La peur a disparu. L’optimisme et la confiance sont de mise. Voilà qui dérange bien des schémas européens. Il y a des images qui ne laissent pas de doute: celles des millions, oui, des millions de Colombiens défilant dans toutes les villes du pays le jour de la fête nationale, avec un seul cri sur les lèvres: «Nous voulons la paix! La libération des otages encore détenus!» Sont-ils tous devenus «uribistes», fans du président Alvaro Uribe au pouvoir depuis six ans? Sûrement pas. Mais tous expriment leur soulagement et leur espoir. Heureux de voir les FARC affaiblies, peut-être en déroute. Surpris eux-mêmes d’imaginer enfin, après des décennies de conflits avec les narcorévolutionnaires et les narcoparamilitaires, une Colombie un jour pacifiée.
«Tu ne peux pas savoir, confie Martha, modeste fonctionnaire de la mairie, combien on se sent mieux. On se fait moins agresser dans les rues, on ne séquestre plus les gens dans les villes, on se fait moins assassiner. Et puis, j’ose prendre le bus pour aller trouver mes parents à Medellín sans avoir la peur au ventre. Je prépare même un voyage à San Augustin, dans le sud. C’est un site archéologique où on ne pouvait plus mettre les pieds depuis des années. J’ai l’impression que je vais enfin découvrir mon pays. C’est peut-être un détail pour toi, pas pour nous.»
Les statistiques, sûrement incomplètes, attestent du progrès: 28837 homicides en 2002, 7250 en 2007; 99 syndicalistes assassinés en 2002, trois en 2007. Cela reste effroyable. Mais Martha, comme les autres, espère voir la courbe sanglante poursuivre sa baisse. Ce qui ne l’empêche pas d’ajouter: «Je te dis ça, bien que je ne sois pas du même bord qu’Uribe. Il utilise ses succès pour faire oublier les lacunes de sa politique sociale. Ici, par exemple, si tu n’as pas d’argent, tu peux crever. La santé publique est un désastre...»
Encore heureux qu’elle n’ait rien vu des médias français au moment de la libération d’Ingrid Betancourt. Il est vrai qu’il n’est pas facile de naviguer entre les rengaines sur l’affreux Uribe, obsédé de la répression et laquais des Américains, et les éloges qu’adressent les néoconservateurs états-uniens à l’un des derniers gouvernements alliés en Amérique latine.
Révolution silencieuse. Cet immense pays (grand comme l’Espagne et la France réunies, 43 millions d’habitants) a tout pour ébouriffer les chercheurs d’images simples. La Colombie dispose d’institutions démo-cratiques solides – elle n’a pratiquement jamais connu de dictatures militaires –, d’une justice, d’une société civile critique, particulièrement réveillée. Mais, par ailleurs, la moitié de son territoire est restée en marge de ce bel édifice: livrée à la misère et à la violence, soumise pour une part aux organisations de la guérilla, pour l’autre aux milices d’extrême droite, les unes et les autres travaillant la main dans la main avec les producteurs et les trafiquants de drogues.
«C’est ce que vous ne percevez pas à l’étranger, plaide Luis Alfonso Hollos, directeur de Accion social, l’organisme de la présidence en charge du casse-tête de la pauvreté. Nous sommes en train de gagner la guerre, mais bien plus que cela: nous réimplantons la structure de l’Etat dans les régions les plus reculées. C’est une révolution silencieuse! Il y avait 400000 municipalités abandonnées à leur sort. Nous sommes revenus pratiquement partout. Avec des écoles, des postes de santé, avec des juges...»
Le brillant technocrate s’enflamme dans son bureau du centre colonial, à quelques pas du somptueux Musée de l’or. Il parle comme une mitrailleuse et nous bombarde de chiffres. Trois millions de familles reçoivent une aide financière, sur le modèle de la «bourse familiale» conçue au Brésil par Lula. Ces subsides vont aux mères et aux enfants. Entre 20 et 60 dollars au titre de l’aide alimentaire et éducative. C’est à la fois peu, et c’est beaucoup. «En 2000, la moitié des Colombiens seulement avaient accès à la santé publique, 80% aujourd’hui! Et nous poursuivons l’effort. Le seul poste du budget de l’Etat qui est en augmentation, c’est le nôtre.»
Non moins piqué au vif sur le sujet, le vice-président de la République, Francisco Santos martèle: «Le social, c’est maintenant notre priorité. Cela va des 2 millions d’enfants qui ont un petit-déjeuner gratuit à l’école aux bourses universitaires, aux crédits accordés aux étudiants. Savez-vous que la droite nous attaque sur ces aides en prétendant que nous achetons ainsi des électeurs?»
Les chiffres officiels? Selon le jargon onusien, le nombre des «pauvres» a passé de 57,3% en 1999 à 45% aujourd’hui, les «extrêmement pauvres» de 21 à 12%. Cela reste accablant. Le progrès relatif s’explique surtout par la santé de l’économie: une croissance soutenue, passée de 1,7 à 7% en six ans. Le chômage serait passé de 15,7 à 10,4% en quatre ans. Deux millions d’emplois créés. Et le pays devient le chouchou des investisseurs en Amérique latine.
Dénuement extrême. Reste que les sans-abri sont encore nombreux à dormir au coin des rues dans les nuits froides des hauts plateaux. Dans les campagnes, le dénuement reste extrême. Hôpitaux et écoles publiques sont pires que précaires. Mais le scandale, aujourd’hui, est reconnu. Il ne l’a pas toujours été dans les beaux palais de Bogotá. Un homme de droite comme Alvaro Uribe est aussi conscient qu’il ne lui suffira pas de rétablir la sécurité pour entrer dans l’histoire: il doit maintenant faire plus sur le plan social.
Un célèbre journaliste et romancier qui le connaît bien, Mauricio Vargas, analyse finement le personnage: «N’oubliez pas que c’est un homme de la campagne. Il déteste même les raffinements mondains de la capitale. Il vient d’une famille aisée de planteurs de café, c’est vrai, mais il allait à pied à l’école sur un chemin de montagne. Il connaît la réalité. Mais c’est un entrepreneur-né; étudiant, il avait ses petites affaires, il a même tenu un bistrot dans une station-service... Il croit que chacun peut s’en tirer par lui-même. Il sait aussi que, sans nourriture et éducation convenables, les enfants n’ont aucune chance.»
Et sa fameuse connivence avec les paramilitaires? «Son milieu, sa famille, son père – assassiné par les FARC – en étaient proches, cela ne fait pas de doute. Lui, personnellement, ne semble pas être impliqué. Il faut dire que la plupart des notables locaux ont trouvé des arrangements avec eux et, en d’autres endroits, avec la guérilla. Mais le fait est qu’Uribe s’en est pris à eux, il a obtenu qu’ils déposent les armes...» Puis, les juges se sont mis en branle avec une détermination étonnante. Ce qui n’a pas toujours plu au président! Le propre cousin du président, Mario Uribe, est en prison. Soixante parlementaires, la plupart membres du parti au pouvoir, sont inculpés. Trois déjà condamnés. Le dernier en date, le sénateur Luis Eduardo Vives, élu avec l’appui des paramilitaires dans la province de Magdalena, a écopé de sept ans.
Le monde a-t-il pris la mesure de l’effort de ces magistrats de la Cour suprême? Ils tentent de venir à bout des compromissions politiciennes avec le crime organisé. Ils sont en butte aux difficultés des enquêtes basées sur des témoignages souvent contradictoires, aux critiques du président, aux moyens financiers des accusés qui vont de recours en recours dans un système qui leur est favorable.
Déballage. Si les notables aux relations troubles ont du souci à se faire, c’est que les informations sortent. Comment? Parce que les paramilitaires se mettent à table. La loi Justice et paix, qui a pour but de régler les comptes avec le passé et d’indemniser les victimes, offre aux chefs des organisations rebelles qui ont déposé les armes la possibilité d’une remise de peine (cinq-huit ans au lieu de quarante-soixante) s’ils disent tout ce qu’ils savent. Et ils mouillent du beau monde. Même ceux qui ont été extradés aux Etats-Unis où ils répondent de leurs exportations de coke.
«Vous pensez que la Colombie est le seul pays du monde où les mafias pénètrent la classe politique? Vous en connaissez beaucoup où des politiciens ainsi impliqués vont en prison?» Eduardo Pizarro est un intellectuel de gauche, professeur de sociologie. Il dirige la Commission nationale de réparation et de réconciliation. Il connaît le monde. Il a étudié en France et même travaillé dans le bâtiment à Genève («A 8 francs de l’heure, c’était pas mal!»).
Il insiste donc: «Partout, l’indemnisation des victimes de conflits a été un désastre. En Allemagne, au Moyen-Orient, en Afrique du Sud, presque rien n’a été fait. Nous, nous y mettons. Il y a 3 millions de personnes déplacées à la suite de la guerre. La plupart sont des femmes seules avec enfants. La voie judiciaire leur est, en fait, impraticable. Nous avons donc mis en place une procédure administrative qui leur permet de recevoir une aide. Le budget prévoit 3,5 milliards de dollars sur sept ans. C’est un effort considérable. Et, ces jours, le Parlement se saisit d’une loi qui permet d’attribuer le bénéfice de la vente des biens saisis aux mafieux à un fonds d’indemnisation des victimes.»
Cette commission a aussi un autre but: mettre à jour la vérité de l’histoire. «Savoir qui a tué qui, explique Pizarro. Quelles sont les responsabilités. Nous nous inspirons de ce qui a été fait en Afrique du Sud. La particularité, c’est que nous commençons ce travail avant même que le conflit soit terminé.» Treize historiens indépendants ont été chargés d’élucider les pires massacres de ces dernières années, où sont impliqués la guérilla, les paramilitaires... et l’armée. La Suisse soutient financièrement ce travail de mémoire.
«Ce qu’il est difficile de comprendre à l’étranger, poursuit Pizarro, c’est que, souvent, les victimes et les bourreaux sont les mêmes. Les chefs des paramilitaires sont arrêtés et répondent devant la justice. Mais les exécutants, et cela vaut aussi pour les FARC, sont des jeunes qui ont été embrigadés, alors qu’ils n’avaient guère d’autres perspectives. Nous devons aussi les aider à réintégrer une vie normale. Rendez-vous compte: 46000 personnes dont 12000 guérilleros ont été démobilisés. Nous les soutenons financièrement, leur offrons des possibilités de formation. Mais nous savons que 15 à 20% d’entre eux, comme c’est le cas partout où a été mis fin à de tels conflits, prendront la voie de la criminalité commune...»
Menaces de mort. Une fois vaincues les organisations structurées, apparaissent des bandes fluctuantes non moins redoutables. Certaines se donnent déjà des noms menaçants, comme les Aguilas negras (aigles noirs) qui continuent de menacer et tuer des personnalités trop curieuses et critiques, des syndicalistes, des journalistes fouineurs. La congressiste Cecilia Lopez, porte-parole du Parti libéral (opposition de droite), vient de révéler dans El Espectador que, ces trois dernières semaines, elle a reçu par fax deux menaces de mort et une camionnette aux vitres fumées l’a suivie dans ses promenades, s’arrêtant devant elle et repartant en trombe... Ambiance. Son tort: elle critique vertement la politique du gouvernement, notamment sur la question des déplacés, et accuse celui-ci de payer des journalistes pour la diffamer. Des voyous se mettraient-ils au service du pouvoir? Les doubles jeux colombiens permettent tous les soupçons.
Retour des touristes. A Santa Marta, sur la côte Atlantique, région longtemps sous la coupe des «paras», les touristes reviennent. Pour la ville coloniale, encore bien décrépie, pour les plages et le parc naturel de Tayrona. Les moins douillets peuvent trouver des bungalows pas chers tenus... par d’ex-planteurs de coca et autrefois familiers des truands locaux! Ce programme modèle de réinsertion est directement soutenu par la présidence. Richard Velasquez et ses amis du hameau de San Rafael ont suivi un cours d’hôtellerie de huit mois. «Mais l’avenir, précise-t-il, c’est Laidis, la fille du voisin! Elle a 25 ans, elle étudie sérieusement. C’est elle qui dirigera tout. Vous ne pourriez pas lui trouver une bourse en Suisse?»
Le hic, c’est que personne ne parle autre chose que l’espagnol, la nourriture est disons très simple, le confort modeste. Mais ces hôtes pacifiés, débordant de bonne volonté, sont causeurs. Et passionnants lorsque, dans la forêt, ils font découvrir au visiteur les plantes médicinales... et les couleuvres accrochées aux branches. Ou les tortues qui pondent sur la plage.
Ils ne sont pas avares du récit de leur vie. Un peu arrangé sans doute, mais révélateur. «J’ai eu quatre vies, résume Richard. J’ai d’abord été orpailleur. Quand cela n’a plus marché, je me suis mis à la marijuana. On en exportait par camions! Cela rapportait gros, mais n’a pas duré. Puis est venue la coca. On avait beaucoup d’argent, mais beaucoup de soucis aussi. La violence, la police, les fumigations qui faisaient crever aussi nos autres plantes. On n’en pouvait plus. Alors, on a accepté la proposition du gouvernement: arrêter ça et repartir avec une aide. Et, maintenant, c’est l’écotourisme qui nous fait vivre. On a dû beaucoup apprendre, on gagne peu, mais on est plus tranquilles. Et puis, on a un peu de maïs, nos poules, nos légumes et on cultive du café cent pour cent organique. Tu en veux?»
A deux pas de là vit Elena. Une Tessinoise établie dans la Sierra Nevada depuis vingt ans. Elle exporte des pierres précieuses en Suisse. Et a l’œil bien ouvert. Elle ne partage guère l’optimisme ambiant. Selon elle, les chefs des paramilitaires ont été arrêtés, mais les hommes de main ne se sont de loin pas tous recyclés dans l’agriculture ou le tourisme! Ils continuent de rançonner les entreprises... et de faire la loi dans les élections. Les notables du coin débarquent avant le vote avec de l’alcool, des poulets rôtis, ils régalent tout le monde et se font élire ainsi. C’est qu’elle en a vu de toutes les couleurs. Un jour, on a volé sa voiture. Les «paras» lui ont annoncé que le coupable avait été trouvé. «Tu veux qu’on le tue ou qu’on le chasse simplement du coin?» lui ont-ils demandé. «Mais le plus grave, estime Elena, c’est l’école. Elle est si mauvaise et les enseignants si mal payés... Alors, comme autrefois j’ai été institutrice, j’aide quelques gamins.»
La coca se porte bien. La coca a disparu de ces parages-là. Mais, à l’échelle du pays, elle se porte bien. Les sniffeurs branchés de Suisse et d’ailleurs n’ont pas de souci à se faire. Les surfaces ainsi cultivées ont passé de 170000 à 80000 hectares, mais les quantités produites n’ont pas baissé, entre 600 et 900 tonnes par an! Explication: les plants ont été améliorés, les engrais mieux utilisés et, alors qu’autrefois on faisait deux récoltes par an, on peut en faire huit aujourd’hui. Les revenus, eux, ont baissé. Depuis le démantèlement des cartels, la commercialisation de la poudre se fait par le biais les réseaux mexicains, brésiliens et vénézuéliens. Du coup, un quart seulement du pactole reste en Colombie. Seuls les naïfs pensent qu’on en finira bientôt avec la coca. Tant que la demande restera forte... L’espoir raisonnable est autre: empêcher que ce commerce, progressivement réduit, ne menace les institutions de l’Etat à travers la guérilla et la corruption au plus haut niveau.
«Là, là, regardez, là aussi...» Par l’ouverture de l’hélicoptère, le colonel Gamboa, de la police antidrogue, désigne de sa main gantée les taches vertes et claires qui s’éparpillent entre forêts et sages cultures. En quarante jours, une graine de coca donne une jolie plante dans les bonnes terres. C’est à quoi devaient sans doute penser les hommes que j’ai vus, perdus dans les lointaines collines proches de Caucasia, en train d’arracher les tiges illicites. On dit comment «travail de Sisyphe» en espagnol? Les défricheurs s’escriment à travers les sentiers boueux, les bocages infestés de moustiques. Embauchés par périodes de deux mois, interdits d’alcool et de femmes, dans des brigades fortement encadrées par la police. Car le terrain est miné: au sens propre et figuré. Dans ce seul secteur, depuis le début de l’année, ces volontaires ont eu huit morts et plusieurs mutilés par les explosions.
Ce programme d’arrachage permet de limiter les ravageuses fumigations. Mais avec quel effet? Pour combien de temps? Les policiers qui nous accompagnent – régulièrement relevés pour éviter les tentations corruptrices – sont peu loquaces à ce chapitre. Ces terres sont occupées par des cultivateurs vagabonds qui disparaissent dans la nature. A qui appartiennent-elles? «A personne.» C’est bien là le drame: la moitié du territoire colombien ne figure dans aucun cadastre.
Avec l’augmentation des prix agricoles et la sécurisation des régions reculées, la convoitise grandit. De grands investisseurs arrimés à des politiciens douteux mettent la main sur des centaines de milliers d’hectares. «Si les domaines confisqués sont attribués aux déplacés, commente Eduardo Pizarro, le réconciliateur en chef, ce sera une réforme agraire qui ne dit pas son nom! Mais on ne sait pas encore quelle option sera prise entre l’agro-industrie purement capitaliste ou un système mixte associant petits paysans et entrepreneurs modernes.»
Uribe populaire. Bien des choix restent ouverts. Avec, à la clé, cette question lancinante: Uribe fera-t-il modifier une deuxième fois la Constitution pour lui permettre un troisième mandat? Mystère. Jusqu’à ses proches amis, beaucoup l’en dissuadent. Mais la tentation le taraude, car sa popularité actuelle est impressionnante: 76% de soutien, selon les sondages! Même si ceux-ci sont faits dans les villes, chez ceux qui ont le téléphone (une minorité), c’est du jamais vu après six ans de pouvoir.
Nombre de candidats se profilent pourtant. Peu croient en Ingrid Betancourt, moins adulée qu’en France. Un homme nouveau aurait des chances. Tel Sergio Fajardo, mathématicien, ex-maire de Medellín qui est non seulement beau gosse et éloquent, mais a transformé sa ville en quatre ans: plus de sécurité, de meilleures écoles, de meilleurs hôpitaux, des espaces verts, des bibliothèques... Il a pris la tête d’un «mouvement civique» hors des partis actuels qu’il est en train de faire connaître dans tout le pays. «Parmi les gens que je rencontre, aime-t-il à relever, personne n’a envie de voter pour les formations actuellement au pouvoir.» Cela dit, il se garde bien de critiquer le populaire Uribe. Il se veut une force «de proposition, non d’opposition».
Sentiment patriotique. Et la gauche, où est-elle passée? Une autre ville se trouve enfin quelque peu apaisée et assainie grâce à un maire médecin et honnête qui succède à une série de notables corrompus: Cali. Au-dessus des toits de la ville coloniale, entre les hauts immeubles qui ont poussé comme des champignons au temps de la gloire du fameux cartel, le célèbre artiste-peintre Pedro Alcantara a des mots durs pour les siens. Venu de l’extrême-gauche, il fut sénateur de l’Union populaire dans les années 80. Il dut fuir le pays quand les paramilitaires massacrèrent quelque 10000 personnalités qualifiées de «subversives».
Aujourd’hui engagé dans des projets culturels ambitieux, il dit son malaise devant l’opposition du «pôle démocratique». «Tout un pan de la gauche reste plus ou moins attaché à l’idée de révolution armée. C’est complètement dépassé. On ne peut pas viser la démocratie par l’enlèvement, le trafic de drogue, la violence. Je ne suis pas «uribiste», bien sûr, mais je constate que le pays s’assainit, même l’armée n’est plus ce qu’elle a été. Il se manifeste un sentiment patriotique, un espoir que nous devons prendre en compte. La gauche actuelle n’y arrive pas. Et, ainsi, elle perd toutes ses chances.»
Le journaliste Mauricio Vargas lui fait écho: «La victoire, la vraie, c’est que, au moment d’entrevoir la fin de la guérilla et des paramilitaires, on peut enfin parler des vrais problèmes.» Quant à l’écrivain Hector Abad, il ose ce mot: «La guérilla nous fait hériter, involontairement, d’un immense territoire inexploré que, jusqu’à aujourd’hui, nous n’avons pas visité par peur. Les Colombiens ne connaissent pas la moitié de notre pays parce que ces terres étaient celles des «barbares». Là où la main de l’homme n’est pas arrivée, la nature est restée belle. C’est la seule chose de bien que nous laisse la guerre.»
Oui, la Colombie a un charme profond. Et, au-delà de toutes les abominations, elle est aussi plus forte que jamais. Portée par l’espoir.