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Raul Reyes : "Nous ne délivrerons pas nos prisonniers au Vénézuéla"

27/08/2007 - Clarin

INTERVIEW EXCLUSIVE AVEC LE COMMANDANT EN SECOND DE LA GUÉRILLA COLOMBIENNE

« Les FARC nous ne livreront pas leurs prisonniers au Vénézuéla »

Raúl Reyes a fait aujourd'hui cette déclaration-clé, bien qu'il ait remercié pour sa médiation le président Chavez, qui avait offert une zone démilitarisée dans son pays. Le chef guérillero a insisté sur le fait que la Colombie devra neutraliser une zone pour l'échange.

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par Pablo Biffi. FORÊT DU SUD DE LA COLOMBIE. ENVOYÉ SPÉCIAL

pbiffi@clarin.com

Le « commandant » Raúl Reyes est le numéro deux des Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (FARC) et un des sept membres du Secrétariat de l'État-major, dirigé par le mythique Manuel Marulanda Vélez, Tirofijo, qui a passé presque 60 années dans la clandestinité. Créées en 1964, les FARC se définissent comme marxiste-léninistes, « paysans et bolivariens ».

Dans une interview exclusive avec le journal argentin Clarín, dans un campement transitoire monté pour cette rencontre avec le journaliste dans la forêt du sud de la Colombie, Reyes a marqué son appréciation pour l'apport du Vénézuélien Hugo Chávez concernant un échange de quelque 50 otages - parmi eux l'ex candidate Ingrid Betancourt- contre 400 guérilleros emprisonnés. Mais il dit clairement qu'il n'accepterait pas de livrer ses prisonniers au Vénézuéla, comme l'avait proposé Chavez, le leader bolivarien qui rencontrera vendredi son collègue Alvaro Uribe à Bogotá . « Il a proposé ses bons offices et nous l'en remercions. Nous pensons que ce nouveau ballon d'oxygène au sujet de l'échange humanitaire pourrait être un début, et donner un nouvel élan. Mais nous continuons à soutenir que l'échange, puisque c'est un problème dérivé du conflit interne, devra être réalisé en Colombie. Nous n'allons pas livrer nos prisonniers au Vénézuéla », a-t-il déclaré.

Avec une carrière de 30 années dans l'organisation - le groupe dispose environ de 17.000 hommes armés - , un passé lié au Parti Communiste et une expérience de conseiller municipal d'un village en Caquetá, Reyes a trois fils d'un mariage dans la vie civile - quand il s'appelait Luis Edgar Devia Silva- et dit avoir « environ 60 ans ». Pour le leader guérillero, Ingrid Betancourt n'est pas « kidnappée » depuis février 2002, mais elle est détenue en tant que « prisonnière polítique, car elle fait partie du régime que nous combattons ». Pendant une journée, Clarín a tenu avec Reyes un dialogue étendu dans lequel ce dernier a nié les liens des FARC avec les narcotraficants, et dans lequel il a rejeté l'accusation d'être une organisation terroriste.

-Pourquoi est tellement diffícile de conclure un accord humanitaire pour libérer des otages dont certains sont détenus depuis 10 ans ?

- Parce que ce gouvernement n'a pas la moindre intention de le faire. Les FARC ont insisté depuis plus de 5 années pour obtenir l'accord, un échange entre quelque 50 otages et 400 guérilleros prisonniers. Et il faut rappeler que lors des dialogues de paix avec le gouvernement d'Andrés Pastrana nous avons libéré unilatéralement plus de 300 soldats et policiers. En échange, nous n'avons obtenu la liberation que de 14 guérilléros malades. Le reste des otages que nous avions alors sont restés en notre pouvoir, pour rechercher un accord humanitaire.

-Pourquoi insistez-vous sur le défrichage militaire de deux communes de 800 kilometres carrés, Florida et Pradera, pour cet échange ?

- Quand il a constitué son gouvernement en 2002 nous avons proposé à Uribe le défrichage de deux communes en Caquetá : San Vicente del Caguán et Cartagena del Chairá. Mais Uribe a proclamé que nous proposions ces deux villages parce que les FARC s'y sentaient attaqués militairement et qu'ils voulaient récupérer le terrain. Nous avons alors dit : "bon, nous en proposons alors deux autres pour que le gouvernement ne croie pas que nous voulons en retirer des avantages".

-Mais ne peut-on pas faire cette échange d'une autre manière ?

- Non, il ne peut être fait d'aucune autre manière, parce que les FARC n'ont pas la moindre confiance dans les représentants d'Uribe, parce qu'un gouvernement qui n'a pour seul intérêt que la guerre est un gouvernement illégitime, narco paramilitaire. De plus, nous pensons que démilitariser deux villages pour une durée de 45 jours n'est pas une grande concession pour un accord d'une telle envergure.

- Mais le gouvernement insiste sur le fait qu'il n'y aura aucune démilitarisatiuon, et sans démilitarisation il n'y aura pas échange Comment sortir de ce piège ?

- Nous pensons qu'on peut en sortir grâce à une pression combinée nationale et internationale, pour sensibiliser Uribe qui comprend pas que la seule manière d'arriver à l'accord est de démilitariser ces deux communes. Ce n'est pas Uribe qui a fait cette proposition, ce sont le FARC qui l'ont faite. C'est pourquoi nous apprécions grandement le rôle qu'ont joué et que jouent encore la France, la Suisse et l'Espagne dans la recherche de l'accord. Mais la politique d'Uribe est celle du sauvetage par la force militaire, sans se soucier de ce qui arriverait aux prisonniers, puisqu'il ce qu'il veut, c'est montrer des résultats dans l'exécution du Plan Patriota et du Plan Colombie financés par les Etats-Unis, et démontrer qu'il peut mettre les FARC en échec.

-N'est-ce pas là un jeu de musculation entre le gouvernement et les FARC, en utilisant les otages?

- Ce qui se passe,  c'est qu'il y a en Colombie un conflit interne, une confrontation qui dure depuis plus de 43 années rien qu'avec les FARC, dans laquelle l'État a voulu liquider la guérilla. Chaque président a utilisé quantité d'hommes et de ressources pour détruire les FARC. Ils ne sont arrivés à rien. Nous avons grandi, et nous avons aujourd'hui une présence dans tout le pays. C'est la raison pour laquelle la classe dirigeante est préoccupée.

- J'insiste.  N'est ce pas un jeu de musculation avec les otages au milieu ?

- C'est le gouvernement qui veut faire croire au pays et au monde qu'il nous met en échec et qu'il va nous faire négocier sous la pression. Nous sommes forts, et nous ne négocions pas sous la pression.

- Il y a quelques mois, le gouvernement a libéré une centaine de guérilleros et, à la demande du président français,  a libéré le « chancelier » des FARC, Rodrigo Granda. On attendait un geste de réciprocité de votre part - comme par exemple de libérer Ingrid Betancourt, mais il n'y a rien  eu.

- Cela n'a été qu'un geste unilatéral du gouvernement dans le cadre d'une campagne médiatique destinée à couvrir le scandale de la "parapolitique"; cela complique la situation, et ce n'est pas le fruit d'une négociation. Quant à la liberation de Granda, nous avons remercié pour son geste le président Nicolas Sarkozy. Mais il n'y a pas eu non plus de négociations des FARC avec Sarkozy pour que Granda soit libéré.

-Mais n'aurait-il pas été important de libérer Ingrid ou Clara Rojas - et son fils de trois ans, qui est né en captivité ?

- Le problème de l'accord humanitaire vient du conflit interne colombien et tout accord doit se faire en Colombie. Toute intervention pour l'échange est utile. Mais ceux qui décident, ce sont le gouvernement de Bogotá et les FARC.

- Chávez a offert son pays et une zone démilitarisée pour l'échange Accepterez-vous de procéder au Vénézuéla ?

- Je voudrais, via votre journal Clarín, remercier le président Chávez pour ce geste, pour cette générosité, pour ce sens de solidarité avec la Colombie et avec les parents des prisonniers, et des FARC. Mais il faut rappeler ici que le président Chávez a fait cette offre après que la sénatrice Piedad Córdoba, du Parti Libéral et opposante à Uribe, ait obtenu de contribuer à l'accord. Il a apporté ses bons offices, et nous pensons que c'est un premier pas, un nouvel élan qui peut être donné ainsi à l'échange humanitaire. Mais nous continuons à soutenir que, étant un problème dérivé du conflit interne, l'échange devra être résolu en Colombie.

-Alors rejetez-elles de libérer les otages au Vénézuéla ?

- Oui, et nous continuons à réclamer la démilitarisation de Pradera et de Florida; nous voudrions demander au président Chávez, vu son poids politique, qu'il contribue à obtenir ce défrichage qui nous permettra de nous mettre à une table et d'y conclure l'accord qui mettra fin à la captivité des prisonniers.

-Négocierez-vous au Vénézuéla ?

- Oui, nous n'avons aucun problème à dialoguer dans tout lieu, mais la livraison des prisonniers devra se passer en Colombie.

-N'est ce pas un acte démentiel de séquestrer des personnes comme Ingrid Betancourt, qui a passé maintenant plus de 5 années entre les mains des FARC ?

- Pour nous il ne s'agit en aucun cas de kidnapping, parce qu'il s'agit du résultat d'une confrontation du peuple en armes, les guérilleros révolutionnaires de Colombie, avec un État qui a des ramifications dans les trois pouvoirs, l'Exécutif, le Judiciaire et le Législatif. Les soldats en notre pouvoir sont des prisonniers de guerre et le reste des prisonniers politiques. Dans le groupe que nous appelons « échangeables», il y a Ingrid Betancourt, candidate à la présidence et autrefois sénateur, donc faisant partie du système que nous combattons. C'est pourquoi il ne s'agit pas d'un kidnapping.

-Et dans le cas des trois Américains qui sont prisonniers depuis février 2003 ?

- Ce sont des agents américains. Les FARC ne sont pas allés les capturer à Washington, New York, au Texas ou à Boston, mais ils les ont fait prisonniers en territoire colombien quand faisaient de l'espionnage dans notre pays.

- Le gouvernement et les Etats-Unis disent qu'ils étaient des contractants civils…

- C'est un grand mensonge. C'étaient des agents qui remplissaient des missions d'espionnage en Colombie, en violant notre souveraineté, en violant notre indépendance. Malgré cela, nous les avons inclus parmi les prisonniers échangeables et voulons les libérer une fois que seront libérés les camarades Simón Trinidad et Sonia, prisonniers aux Etats-Unis et tous les guérilleros et guérilleras qui sont encore détenus dans les geôles de Colombie.

-Pourquoi prenez-vous des chefs d'entreprise en otage ?

- Quels chefs d'entreprise ?

-Il n'y a pas de chefs d'entreprise ?

- A ma connaissance, non. S'il y en a, c'est parce qu'ils n'ont pas payé l'impôt de notre Loi 02, qui est un impôt qui perçoivent les FARC auprès des chefs d'entreprise, impôts qui sont les mêmes que ceux qui financent la guerre contre le peuple colombien. Il y en a beaucoup qui payent cet impôt sans avoir besoin être faits prisonniers, et d'autres qui ne le payent pas. S'ils ne le paient pas, alors les faisons prisonniers. Ceux-là ne sont pas inclus dans le groupe des échangeables, parce qu'une fois qu'ils payent leur dette avec notre organisation, ils sont libres.

-Qu'est-ce qu'ils doivent payer ?

- 10 pour cent des sommes qu'ils gagnent annuellement.

- Vous avez parlé de Simón Trinidad et de Sonia, prisonniers aux Etats-Unis. Croyez-vous possible une negociation avec Washington pour échanger les trois Américains ?

- Il faut voir dans quels termes, mais nous n'aurions pas de problèmes, dans la mesure où c'est fait par le biais du gouvernement colombien. En définitive, Uribe n'est rien d'autre qu'un de leurs employés, et il fait ce qu'ils lui ordonnent de faire.

-N'est pas un mythe, cela ?

- Non, c'est bien réel.

-Comment le démontrer ?

- Ce sont les Américains eux-mêmes qui le reconnaissent. C'est une réalité visible : ils savent parfaitement qui est Uribe et malgré tout ils le soutiennent en connaissance de cause, malgré son passé assez obscur de paramilitaire, et de narco-trafiquant. Ils le soutiennent bien qu'ils soient au courant des fraudes qu'il a commises, comme l'achat de votes, et bien qu'ils sachent qui se trouve avec lui sur les listes et d'où viennent ses votes. Et ils le soutiennent malgré les mensonges qu'il leur fait quotidiennement avec des supposés triomphes qu'il n'a jamais remportés. Ils lui ont donné beaucoup d'argent pour le Plan Colombie, et il n'a pas pu leur montrer les résultats qu'il s'était engagé à leur livrer. Il leur a offert de liquider les FARC très rápidement dans son premier gouvernement, il s'est engagé aussi à libérer les prisonniers sans avoir besoin de l'accord. Cela, il ne l'a pas obtenu non plus.

- On n'a jamais su clairement comment sont morts le 18 juin les 11 députés en pouvoir des FARC Qu'est-ce qui s'est réellement passé ?

- Nous avons dit qu'une force non identifiée avait causé le décès des députés. Jusqu'à aujourd'hui nous n'avons pas pu identifier ce qui s'est produit.

-Pourquoi ?

- Parce que dans la región où se trouvaient les 11 députés il y a des combats permanents, parce qu'il y a toutes sortes de forces, comme l'armée officielle, la police, les paramilitaires au service de l'État, et aussi des bandes de délinquants armés par les narco-trafiquants. C'est pourquoi les FARC n'ont voulu prendre le risque de responsabiliser quiconque pour cet événement regrettable.

- Le gouvernement dit que vous les avez assassinés.

- Cela n'est pas certain. Cela fait partie de sa campagne mediatique.

-Mais n'y a-t-il pas une responsabilité des FARC ? Parce que c'est vous qui aviez la responsabilité de la vie des otages.

- Il est évident qu'il y a eu des déficiences dans la sécurité. Il a eu des erreurs de nos gens, qui avaient la responsabilité de veiller aux prisonniers.


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