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Le pouvoir des mots

17/08/2005 - Risal, Actualidad Colombia

Récemment, le gouvernement colombien est allé plus avant dans sa campagne contre l’usage du concept de « conflit armé » et a tenté de le retirer du langage des projets de coopération. Dans Risal, paraît aujourd'hui un article très fouillé qui explore les conséquences de cette initiative et sa portée en termes de droit international humanitaire et de coopération internationale. Quelques extraits :

1. La directive du gouvernement : faire disparaître le conflit

Tout au long de cette année, le gouvernement colombien - représenté par José Obdulio Gaviria, Luis Carlos Restrepo, et le président Uribe - a insisté à de nombreuses reprises sur l’idée qu’en Colombie, « il n’y a pas de conflit armé mais une menace terroriste ».

Ces affirmations ont été rapportées, entre autres occasions, devant le corps diplomatique accrédité en Colombie et les organisations de la table des donateurs du G-24, comme cela s’est passé - la même semaine - au début de l’année.

Récemment (durant la deuxième semaine de juin), la présidence a repris sa campagne, avec un nouvel outil cette fois, un document intitulé « Directives pour l’approche des projets de coopération internationale », rédigé par le commissaire pour la paix, Luis Carlos Restrepo, qui a été remis aux « ambassadeurs accrédités en Colombie, représentants d’organismes internationaux et agences de coopération » par le directeur de l’Agence colombienne de la coopération internationale, Luis Alfonso Hoyos.

2. Le problème du droit international humanitaire : la liberté de combattre sans règles

La plus importante implication de la négation de l’existence du conflit colombien est qu’en l’absence de conflit armé, le respect du droit international humanitaire (DIH) cesserait d’être exigible auprès des parties qui s’affrontent.

Le DIH tente d’humaniser la guerre à travers des règles obligeant les parties à respecter les non-combattants et à maintenir certaines limites dans les modes et moyens de se battre. Ses principaux outils sont les conventions de Genève et ses protocoles additionnels, signés et ratifiés par la majorité des pays du monde (y compris par la Colombie) au milieu du XXe siècle. Une de ses principales caractéristiques est que ses règles doivent être respectées par toutes les parties d’un conflit armé, et que le fait que l’une des parties viole ces principes ne dispense pas son opposant de continuer à les respecter.

Ces obligations cesseraient si la situation colombienne ne relevait pas du conflit armé, puisqu’elles ne s’appliquent pas dans des « situations de tensions internes et de troubles intérieurs, tels que les mutineries, les actes sporadiques et isolés de violence, et autres actes analogues qui ne sont pas des conflits armés ».

Le DIH (comme beaucoup d’instruments du droit international) ne dit rien au sujet du terrorisme, de sa définition ou de ce qu’il implique. On sait que le terme « terroriste » est loin de posséder une définition unanime, et que son utilisation s’avère plus souvent être une stratégie politique de délégitimation de la partie adverse plutôt qu’un fondement juridique. C’est pourquoi le système continue d’utiliser les critères établis par les conventions et protocoles, et de qualifier les faits en ce qu’ils constituent des infractions aux normes humanitaires ou des crimes contre l’humanité, indépendamment du qualificatif que reçoivent ceux qui les ont commis ou leurs adversaires dans le conflit.

Les arguments du gouvernement contre l’existence d’un conflit armé sont en réalité des arguments contre l’idée d’une guerre civile, qui, elle - en tant que concept - a quelques caractéristiques qui manquent dans le cas colombien : pour qu’il y ait guerre civile, il faut que la population se retrouve divisée et alignée à l’un des groupes, que ces derniers bénéficient d’un large soutien populaire, etc.

Mais un conflit armé n’exige rien de cela. Simplement qu’il y ait des groupes armés organisés, avec un commandement central (et qu’on le veuille ou non, le secrétariat des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), le commandement central de l’Armée de libération nationale (ELN) et les chefs de Ralito (Paramilitaires) occupent cette fonction) exerçant un contrôle sur une partie du territoire national (et il faudrait être plus qu’ingénu pour nier que chacun de ces groupes contrôle de fait au moins un village, une municipalité, un petit quartier de ce grand pays), qui leur permette de réaliser des opérations militaires continues et concertées (parfois plus continues, parfois moins concertées, mais celles qu’ils ont menées pendant plusieurs décennies).

Personne ne demande à un conflit armé que ceux qui y participent soient animés des plus purs idéaux et que leurs intérêts soient clairement politiques. La dégradation du conflit et ses liens avec le trafic de drogues ne le rendent pas moins réel. Même si les groupes armés avaient totalement perdu leurs motivations politiques - affirmation récurrente mais discutable - le conflit armé ne cesserait pas d’en être un.

3 . Les implications pratiques de faire disparaître le conflit

Si l’idée idyllique selon laquelle la situation colombienne ne relève pas du conflit armé était correcte, la faible protection que le DIH procure actuellement aux civils colombiens disparaîtrait complètement, puisque ses règles cesseraient de s’appliquer. Les condamnations de la communauté internationale envers les groupes armés - légaux ou illégaux -, basées en grande partie sur leurs violations du DIH, n’auraient plus lieu d’être.

Le directeur pour la Colombie du Haut commissariat aux réfugiés (ONU) a averti par exemple que si cette circulaire était remise formellement à son organisation, ils envisageraient de quitter le pays. Et cela ne serait qu’un départ de plus favorisé par le gouvernement colombien dans la série de départs d’organisations humanitaires internationales, qui, comme le signale José Noé Rios, « auront certainement compris le message caché envoyé par l’Exécutif : on ne veut pas d’eux ici. On n’a pas besoin d’eux. Il n’y a pas de conflit armé en Colombie ».

La plupart des projets de coopération internationale en Colombie sont basés, directement ou indirectement, sur l’existence du conflit armé. Il faut apporter de l’aide aux populations déplacées du fait du conflit armé, et une grande partie de cette aide provient des projets financés par des agences de coopération et des organismes de l’ONU.

Les Communautés de paix ont eu besoin d’une aide importante pour maintenir un projet de neutralité au milieu de la guerre - d’autant plus à présent que le gouvernement hésite entre les attaquer et les ignorer- et elles obtiennent cette aide en grande partie de la part d’organisations internationales qui, du fait de l’existence d’un conflit armé en Colombie, ont canalisé vers elles leur solidarité. Programmes de soutien scolaire pour les enfants déplacés, réhabilitation pour les victimes de mines anti-personnelles, formation aux droits de l’homme pour les communautés en zones de guerre, projets productifs pour les femmes devenues veuves à cause du conflit, sont quelques-unes des nombreuses initiatives qui se retrouveraient sans raison d’être s’il n’y avait effectivement pas de conflit en Colombie.

Que ces initiatives cessent d’exister parce qu’il n’y a pas de conflit dans les campagnes ni dans les villes, c’est le souhait de la majorité des Colombiens. Mais qu’elles disparaissent parce que, sans qu’il y ait eu de changement sur le terrain, le conflit a disparu sur le papier, serait néfaste pour ceux qui doivent vivre avec lui au quotidien.

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