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Accord Humanitaire : illusion d'un jour ?

02/08/2005 - Semana

Après plusieurs déclarations contradictoires, le président Álvaro Uribe a finalement affirmé vendredi à Yolanda Pulecio que, cette fois, l'offre de négocier avec les Farc un accord humanitaire était sérieuse.

Mardi dernier, le président Álvaro Uribe a reçu Yolanda Pulecio, la mère d'Íngrid Betancourt. Cela aurait pu avoir été le point de départ pour aplanir les différences avec les familles des kidnappés au sujet de l'accord humanitaire. Mais il n'en a pas été ainsi.

Même si ce jour-là il y eut de l’euphorie en raison de l’annonce officielle de l’ouverture d’une négociation avec les FARC, la réalité est tout autre. Comme l'indique l'éditorial du journal « El Tiempo » de vendredi passé, « on n’a pas le droit de faire des déclarations aussi ambiguës, qui d'une certaine manière, jouent avec les sentiments les plus sensibles des familles qui ont un être cher entre les mains des Farcs depuis tant d’années ».

Quel a été le but du président Uribe en soulevant ces illusions ? Certains croient qu'il l'a  fait pour devancer la requête de l'avocat Edgardo Maya à qui les parents des kidnappés avaient demandé de lancer des actions qui permettraient la libération de leurs proches. Cette proposition de voir Maya s'occuper de l'échange n'a pas dû plaire à Uribe, comme il l'a laissé entrevoir à huis clos lors de la réunion. « Président nous vous apportons le droit de pétition que nous avons fait  parvenir à l’avocat pour que vous en ayez connaissance », lui a dit Yolanda Pulecio.

« Mesdames. Je ne veux rien savoir de cela. C'est moi qui commande ici, et je ne souhaite pas connaître le contenu de cette pétition», a répondu Uribe, furieux, à la mère d'Ingrid Betancourt et à Patricia Perdomo, la fille de l'ex-représentante à la Chambre Consuelo de Perdomo, entre les mains des Farc depuis plus de trois ans, qui essayait de calmer les esprits du Président. Uribe s'est alors retiré un moment pour se calmer, et le commissaire à la paix du Gouvernement, Luis Carlos Restrepo, a signalé aux deux femmes qu'il valait mieux ne plus aborder ce sujet avec le Président - ce qui fut fait.

L'effort de ces mères, au nom de toutes les familles, ne pouvait pas être purement et simplement ignoré. Après avoir en vain demandé une audience depuis trois mois, elles pouvaient enfin parler en face à face avec le Président et lui demander une fois par toutes si elles pouvaient compter sur lui pour obtenir la liberté des kidnappés.

« Pardonnez-moi, Monsieur le Président. Je vais être franche et je vais vous dire exactement la même chose que je dis  à la presse. Vous n'avez eu aucun intérêt pour l'accord humanitaire et je suis profondément blessée que le 20 juillet (ndlr : fête nationale colombienne) vous n'ayez même pas abordé le sujet du kidnapping, qui devait être prioritaire pour votre gouvernement », lui a dit Yolanda Pulecio. Sur un ton plus calme, Uribe a alors indiqué que son gouvernement était disposé à entamer des conversations avec les Farc n’importe où, au jour et à l'heure que la guérilla définirait. Dans des conditions de sécurité qui leur donneraient confiance. Avec l’accompagnement national ou international qu'ils considéreraient adéquat, et de manière immédiate.

« Si vous le désirez, faites-le savoir à la presse », a dit Uribe. « Ce n'est pas moi qui dois communiquer votre position, Président. S'il vous plaît assez de bla,bla, bla. Pardonnez-moi, mais il y a des moments où je vous ai tant haï, que j'ai dû aller me confesser», lui a dit Yolanda Pulecio. « Ay Yolanda… moi je ne sais pas haïr », lui a répondu Uribe. « Je ne savais pas non plus, mais vous me l'avez appris», lui a-t-elle répondu.

Bien que leur désaccord soit chaque fois plus marqué, il était inévitable qu'ils devaient discuter de ce sujet. Pour le Président, ne pas avoir pu faire avancer l'accord humanitaire représente une usure gigantesque pour son gouvernement et chaque jour la pression internationale, celle des mères et des parents de kidnappés devient plus forte pour que soit respecté un droit humain sacré : celui de la liberté. C'est pourquoi il était obligé de se prononcer. Une grande marche pour la liberté et la vie allait parcourir les rues de Neiva le lendemain et un geste du Président pour un échange pourrait raviver l'espoir de milliers de familles colombiennes.

« J'ai envoyé une proposition aux Farc sur l'accord humanitaire. Nous l’avons envoyée par une source sûre que je ne peux pas vous révéler», leur a dit Restrepo. Les deux femmes se sont regardées, surprises. « Je veux voir cette personne - a dit Yolanda, en regardant Uribe-. Je crois que cette source dont vous dites qu'elle est sure, est une catastrophe Président, car le message n'est jamais arrivé entre les mains des Farc. Donnez-moi le message, et je me charge de le faire arriver à la guérilla », a-t-elle proposé.

À la fin ils sont arrivés à un accord. Après deux heures très tendues, le commissaire à la Paix, Luis Carlos Restrepo, a créé la surprise en annonçant la disposition du gouvernement à se réunir avec les Farc. La presse nationale et les correspondants internationaux ont enregistré cette nouvelle comme le plus grand revirement du président Uribe face à l'accord humanitaire.

Mais en réalité il n'y avait rien de nouveau.

Durant les trois années de son mandat, la position du gouvernement a été la même : ne démilitariser aucune zone du pays, libération de tous les kidnappés, promesse que les guérilleros remis en liberté ne commettent pas de nouveaux délits, et accompagnement des Nations Unies. Il a aussi proposé que les deux parties, les Farc et le gouvernement, se réunissent dans une église ou un siège diplomatique, et en décembre passé il a accordé une grâce à 23 guérilleros dans un geste unilatéral, pour favoriser l'accord humanitaire, mais cela n'a eu aucun effet.

L'illusion des familles s'est évaporée au fur et à mesure que les heures passaient. Le pessimisme a de nouveau envahi ces mères, fatiguées de demander au gouvernement et à la guérilla de libérer leurs enfants. Et des critiques ont été émises dans les médias et dans les réunions politiques. « Je ne sais pas pourquoi on a nourri injustement l'espoir de ces gens. Le gouvernement n’a pas bougé d'un centimètre. Il n'a pas changé sa position. Je ne sais franchement pas ce qui s'est passé », a confié à SEMANA le sénateur libéral  Germán Vargas Lleras.

Pour sa part, l'ex avocat Jaime Bernal Cuéllar qui, dans les derniers mois, a fait cause commune avec les parents des kidnappés a été plus réfléchi. Il considère que les portes sont toujours ouvertes pour une rencontre immédiate entre le gouvernement et la guérilla, sans conditions. « Il faut construire une confiance entre les deux parties. L'avocat Maya peut impulser cet accord et aider à créer cette confiance pour obtenir qu'ils s'assoient à une même table et entament un pré-dialogue en ne considérant que la liberté des kidnappés, sans arrière-pensée politique », a-t-il confié à SEMANA.

Mais tandis que les critiques de l'échange considèrent que la position du président Uribe obéit à une stratégie pour « ne pas être mal vu» sur la scène politique. Les ONG, l'Église et les gouvernements étrangers considèrent qu'il faut écouter « la clameur de la société civile » et « garantir une fois par toute cet acte humanitaire ». Dans une réunion qui s'est tenue à Madrid, le ministre des Relations extérieures, Miguel Angel Moratinos, et sa collègue suisse, Micheline Calmy-Rey, ont accepté la proposition d'Uribe et ont souligné que la sécurité et la confiance pourraient être garanties par une présence internationale. La France, dont le gouvernement a été particulièrement actif à ce sujet en raison de la double citoyenneté française d'Íngrid Betancourt, a demandé aux Farc d'accepter de venir à la table de négociation.

Les dernières déclarations de Monseigneur Darío Castrillón, aujourd’hui haut émissaire du Vatican, ont ravivé les espoirs d'un accord qui pourrait rapprocher les deux parties et faire entrevoir enfin une issue à cette tragédie humanitaire. Castrillón a révélé qu'il avait eu des rencontres en Europe avec des guérilléros, et que ces derniers n'écartent pas la possibilité de dialoguer avec le gouvernement du président Uribe. « Ils voient dans le Président une possibilité d'arriver à une solution négociée, à une solution plus claire ». Et quand il s'est référé au président Álvaro Uribe, il a été beaucoup plus compréhensif. « Uribe ne fait pas de promesses au-dessus des possibilités du pays, il ne tue pas non plus les espoirs».

Et comme s’il l’avait entendu, vendredi soir au dernier moment, le commissaire Restrepo a appelé Yolanda Pulecio pour l'informer qu'il allait rendre publique une lettre dans laquelle il clarifiait que « le Président est disposé à tout ». Il a expliqué qu'il accepterait comme geste humanitaire des Farc la libération les jours précédents d'un soldat dans le Putumayo, et que son intérêt pour conclure immédiatement un accord humanitaire était sincère. Il faut encore que la guérilla croie en ses paroles, et que les deux parties,  gouvernement et Farc, démontrent enfin par des faits que la vie des kidnappés leur importe plus que leurs calculs politiques.


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