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Dans un hameau isolé du Bolivar, dans le nord de la Colombie, le paysan arrache un tubercule séché. «Il est fichu, pas mangeable.» Autour de lui, des rangs de tiges nues s'étendent autour de quelques arbres noircis. C'est tout ce qu'il reste de son champ de yuccas une espèce d'igname plusieurs semaines après le passage des avions de la police et de leur pluie d'herbicide.
Depuis le milieu des années 1990, le même spectacle se répète aux quatre coins du pays : sur les pentes des Andes, dans les plaines orientales ou sur les versants du bassin amazonien, le gouvernement colombien a décidé d'éradiquer les cultures de coca, base de la cocaïne, et de pavot destiné à l'héroïne. La méthode : l'aspersion aérienne de glyphosate, herbicide vendu par la multinationale Monsanto sous le nom de Round-Up, mélangé à un produit qui permet l'adhésion aux feuilles, le Cosmoflux. Depuis 2000 et le lancement du Plan Colombie, impulsé par les Etats-Unis, le rythme s'est accéléré, avant de s'intensifier avec l'arrivée au pouvoir du président Alvaro Uribe, en 2002.
Coup de vent.
Sur le papier, les résultats sont positifs : si le pays reste le premier producteur mondial de cocaïne, avec 480 tonnes annuelles, les dernières estimations de l'Onu montrent une baisse des cultures de coca de presque 50 % par rapport à un pic observé en 2000. Sur le terrain, la méthode est contestée. Trop imprécises pour atteindre des parcelles petites et dispersées, les aspersions affectent toutes les zones environnantes. Des dizaines de milliers de paysans ont vu périr leurs cultures de maïs ou de bananes proches d'un champ de coca ou victimes d'un simple coup de vent au moment de l'aspersion. L'an dernier, même des cultures légales issues de programmes de substitution de l'Onu et de l'Etat ont été fumigées.
Résidus.
Leur récolte perdue, 27 000 paysans auraient abandonné leurs terres en 2003, grossissant le flot de réfugiés fuyant le conflit entre factions d'extrême gauche et d'extrême droite. Beaucoup échouent dans les banlieues misérables des villes intermédiaires ; d'autres, cocaleros purs ou journaliers, payés parfois 3 euros par jour, s'installent dans la jungle où ils aggravent la déforestation : sur les terrains escarpés, ils défrichent jusqu'à 4 hectares pour en planter un de coca. La culture réclame ensuite plus de six traitements annuels de pesticides et d'engrais, et la transformation en cocaïne, qui se fait sur place, entraîne le rejet de résidus chimiques dans l'écosystème.
Quand les fumigations arrivent, la forêt en reprend un coup : les herbacées meurent plus sûrement que la coca, puisque l'herbicide, qui ne parvient pas à la racine, défolie sans tuer les arbustes. «Au bout de six à huit mois, le couvert végétal est reconstitué», tempère Leonel Ceballos, directeur d'une institution environnementale du Putumayo. Dans cette région du bassin amazonien, les aspersions répétées, qui ont divisé par sept la surface de coca, ont eu plus de conséquences sur la santé humaine. Après la pluie d'herbicide qui arrose les fermes, les enfants des villages environnants souffrent d'irritations, de diarrhées ou de maladies respiratoires, et les vieillards d'affaiblissements ou d'infections cutanées. «Mon enfant est mort à quelques mois, malade des poumons», raconte une mère, enceinte lors d'une fumigation. Menées à la demande de communautés indiennes équatoriennes touchées par les aspersions à la frontière et du Médiateur du peuple de Quito, des études ont révélé des déformations génétiques chez les habitantes des zones «arrosées».
«Petite Suisse».
Tout en reconnaissant de possibles irritations des yeux et de la peau, les autorités colombiennes et américaines minimisent les effets des fumigations. «Mais peut-on connaître les effets à long terme d'aspersions répétées sur des forêts primaires ?», demande Sandro Calvani, représentant en Colombie du programme des Nations unies contre la drogue et la criminalité.
Bogota a fumigé en 2003 une surface huit fois supérieure à celle effectivement éradiquée. Selon un observateur étranger, chaque hectare de coca en moins aurait ainsi coûté près de 6 000 dollars, soit «assez pour transformer les zones de culture en une petite Suisse», comme l'a reconnu un haut responsable colombien. Mais le développement de programmes de substitution rentables, solution favorisée par les conventions internationales, reste «totalement marginal en Colombie», déplore Sandro Calvani.