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Depuis dix ans, le journaliste colombien Hollman Morris traque la violence caméra au poing. Il est le «héros» du documentaire «Témoin indésirable» qui sort en salles ce mercredi. Il a été interviewé par Libération :
La Colombie, l’une des plus «vieilles» démocraties d’Amérique latine, semble vouloir occulter la violence subie par certains secteurs de la population…
Je suis eneffet préoccupé par une société qui ne veut pas voir la réalité du pays dans lequel elle vit. Elle refuse de prendre en compte la douleur des familles des victimes des groupes paramilitaires qui officient sur tout le territoire. Il n’y a pas que les Farc qui tuent dans mon pays. Aujourd’hui, on ne comptabilise même plus les disparus, on n’inquiète pas les dirigeants de grandes entreprises qui financent les groupes paramilitaires,on occulte le nombre et les identités des militaires et des hommes politiques qui planifient des massacres avec les milices…
Pour en finir avec la violence, il faut une véritable volonté politique. Or avec le président Alvaro Uribe, si cette volonté se fait sentir pour combattre les Farc, elle fait cruellement défaut pour enquêter sur les paramilitaires et leurs exactions.
Comment vivez-vous au quotidien?
Depuis dix ans, je suis menacé en permanence. Je suis entouré de gardes du corps armés jusqu’aux dents, ma famille et moi nous déplaçons uniquement en voiture blindée, ma vie privée est réduite au strict minimum. Mais en Colombie, il y a plus de 6 000 citoyens qui vivent comme moi uniquement parce qu’ils pensent différemment, qu’ils parlent de droits de l’Homme, de paix ou de démocratie. Par rapport à tous ces anonymes, je suis un privilégié car j’ai une visibilité internationale.
Il est vrai que pour ma famille c’est très dur, mais nous avons pris ensemble, mon épouse et moi, la décision de rester en Colombie, de nous battre, de refuser l’indifférence, l’intolérance et de dénoncer la violence. Le président Uribe lui-même me désigne régulièrement comme un allié des terroristes. C’est bien évidemment faux mais cela fait monter la pression. Cette dernière semaine, par exemple, j’ai reçu de nombreuses menaces de mort.
Qu’est-ce qui vous a poussé à ce journalisme de combat?
Je suis d’une gauche «naturelle», non militante. Mais en tant que citoyen vivant dans un régime de droite, je sens chaque jour que je perds un peu plus de droits. Dès mes débuts dans les années 90, j’ai voulu faire du journalisme de terrain car le journalisme pratiqué en Colombie est beaucoup trop institutionnel, trop convenu. Il fallait sortir la caméra et rendre compte de la vie quotidienne des gens, aller dans les régions un peu éloignées de Bogotá. Je tente de montrer le véritable visage de la guerre qui endeuille mon pays.
Aujourd’hui, je produis et réalise moi-même mon émission, «Contravia». Je loue des espaces à la chaîne publique Canal Uno lorsque je trouve les fonds nécessaires, essentiellement en provenance d’organisation de défense des droits de l’homme. Pour l’instant, l’émission est arrêtée mais je viens de trouver des sous! Un jour, c’est à nous, les journalistes, à qui la société colombienne demandera des comptes sur notre silence.
Pensez-vous sensibiliser les Colombiens grâce à vos reportages?
Je vois des horreurs et je ne peux pas garder le silence. Je me sens une obligation face au malheur de tous ces gens. En Colombie, il y a du respect pour ce que je fais, notamment chez les jeunes, les étudiants et les milieux académiques. «Contravia» a été présentée au congrès colombien et également au congrès nord-américain comme preuve des massacres qui ont lieu dans les campagnes.
Mais la plupart des politiques au pouvoir ne font que répéter le discours d’Uribe, à savoir que je suis un allié des terroristes. De l’autre coté, les Farc me refusent également le passage dans leur territoire, de la même manière que les militaires. Les guérilleros ne me pardonnent pas de dénoncer également leurs actes. Comme les assassinats d’Indiens, par exemple, dans les régions qu’ils contrôlent. Je dénonce également les séquestrations: c’est intolérable tous ces gens pris et gardés en otage! De fait, le président Alvaro Uribe devrait dresser un monument à la gloire des Farc car il leur doit sa popularité.
La Colombie sans colombe
«Vous êtes la mère du corps qui est ici ?» La question est posée d’une voix paisible. Les yeux rivés sur chaque pelletée de boue rougeâtre jetée hors de la fosse censée contenir les restes de victimes des groupes paramilitaires, Elvira acquiesce. A 300 kilomètres à l’est de Bogotá, dans la région de Los Llanos comme sur tout le territoire colombien, les escadrons de la mort à la solde des narcotrafiquants, de l’armée ou des politiques - parfois même des trois - assassinent les paysans soupçonnés d’aider les guérilleros des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc), torturent les cocaleros (cultivateurs de feuilles de coca) et terrorisent villageois et Indiens. «Dans la capitale, les gens ne se rendent pas compte de ce qui se passe sur le terrain», explique l’anthropologue qui assiste à toutes les exhumations de tombes clandestines. La caméra reste pudique, refuse le voyeurisme et rend compte de l’horreur en la suggérant plus qu’en la montrant. Le réalisateur helvético-colombien Juan José Lozano a décidé de témoigner par un documentaire de la guerre sale qui crucifie son pays depuis plusieurs décennies.
Tortionnaires. La Colombie, pourtant ancrée en démocratie quand ses voisins courbaient encore l’échine sous le joug de régimes militaires, est toujours le refuge des sicaires, tueurs à la petite semaine, militaires d’extrême droite, fonctionnaires corrompus et milices organisées. Alors que la plupart des chaînes de télévisions locales ont renoncé à envoyer leurs reporters dans les zones à risque, le journaliste Hollman Morris traque les tortionnaires et leurs commanditaires depuis dix ans. L’émission qu’il produit, Contravia («A contre courant»), est diffusée sur la chaîne publique Canal Uno, lorsqu’il trouve les fonds - essentiellement en provenance d’organisations de défense des droits de l’homme - pour financer la location d’espace à la chaîne.
Comptes. Lozano a filmé la vie quotidienne de ce franc-tireur, entre reportages dans les zones «chaudes» et vie familiale rythmée par l’arrivée de ses gardes du corps, la voiture blindée pour amener les enfants à l’école et le questionnement de son épouse, qui craque dans l’espoir d’une «vie normale». «Je suis préoccupé que notre société ne veuille pas voir la réalité du pays dans lequel elle vit, soupire Morris. Pour connaître la vérité, il faut une volonté politique qui n’existe pas, encore moins avec le président Alvaro Uribe, qui fait porter la violence sur le seul dos des Farc. Mais un jour, c’est à nous, journalistes, qu’on demandera des comptes.» 20 000 disparus, 4 millions de déplacés, 70 journalistes assassinés en trente ans…