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Kouchner, un coup pour rien dans une négotiation difficile ?

28/04/2008 - Le JDD, Le Figaro

Ce lundi, Bernard Kouchner entame une tournée de quatre jours en Amérique du Sud. Son périple, qui le mènera en Colombie, en Equateur et au Venezuela, doit permettre de faire avancer le processus de libération des otages retenus par les Farc. Une mission qui prend du plomb dans l'aile. La guérilla a en effet fait savoir que les discussions sur ce sujet étaient pour l'heure "closes".

Bernard Kouchner a du pain sur la planche de l'autre côté de l'Atlantique. Attendu ce lundi en Colombie - il se rendra ensuite en Equateur, puis au Venezuela -, le chef de la diplomatie française doit rester quatre jours en Amérique du Sud. Tout au long de sa tournée, le ministre des Affaires étrangères poursuivra deux finalités: relancer le processus de négociations visant à la libération des otages des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc), dont Ingrid Betancourt, mais également favoriser le retour à la normalisation des relations entre Bogota, d'un côté, et Quito et Caracas, de l'autre. Deux missions intimement liées. "Cette normalisation ne peut que servir la cause des otages", explique en effet un communiqué publié dimanche soir par le Quai d'Orsay. En pratique, Bernard Kouchner "s'entretiendra avec le Président Alvaro Uribe le lundi 28 avril à Bogota, avec le Président Rafael Correa le mardi 29 avril à Quito et avec le Président Hugo Chavez le mercredi 30 avril à Caracas", précise le texte.

La mort de Raul Reyes reste au coeur du conflit

Malheureusement, la tâche qui attend le ministre prend déjà des allures de quadrature du cercle. Censé, très exactement, "évoquer l'urgence d'une solution humanitaire permettant de conduire à la libération des séquestrés détenus par les Farc en Colombie, parmi lesquels figure Ingrid Betancourt", Bernard Kouchner ne devrait pas trouver beaucoup d'oreilles attentives. Par le biais de la presse argentine, la guérilla colombienne a effectivement fait savoir qu'en l'état actuel de la situation, l'ébauche d'un plan humanitaire, réclamé notamment par Paris, n'avait aucune chance d'aboutir. "Nos possibilités de continuer à libérer le reste des personnes sont pour l'instant closes", a jugé l'un des ses chefs, Ivan Marquez dans les colonnes du quotidien Perfil. Toujours échaudé par la mort de son numéro 2, Raul Reyes, tué le 2 mars dernier par l'armée colombienne en territoire équatorien, le mouvement rebelle se refuse à toute concession. Seul signe d'espoir, Marquez évoque la possibilité, dans un futur proche, de pouvoir négocier un échange de prisonniers avec le seul Hugo Chavez. "Chavez s'est impliqué de façon désintéressée pour concrétiser l'échange (de prisonniers)", reconnaît-il. Une éventualité toutefois immédiatement écartée par Alvaro Uribe...

Dans un tel contexte, les bons offices de Bernard Kouchner ne devraient donc pas servir la cause des otages. Et ont également peu de chances de réchauffer les relations entre la Colombie et ses voisins, Equateur en tête. Rompues depuis début mars et la mort de Raul Reyes, les liens entre Bogota et Quito ont connu un coup de froid supplémentaire ce week-end, quand l'armée colombienne a déclaré avoir essuyé des tirs d'artillerie de la part des Farc, venus, selon elle, de l'autre côté de sa frontière avec l'Equateur. L'administration Correa a réagi avec indifférence à cette nouvelle pique, mais là encore, la mission de Bernard Kouchner aura bien du mal à porter ses fruits. Qu'importe, trois semaines après l'échec de la mission humanitaire qui visait à entrer en contact avec Ingrid Betancourt, Paris tient à prouver que sa mobilisation sur ce dossier reste intacte. Même si, pour l'heure, les résultats ne sont pas à la hauteur des espérances

Pourquoi il est si difficile de libérer Ingrid Betancourt

Prisonnière depuis plus de six ans dans la jungle colombienne, Ingrid Betancourt est aujourd'hui la victime d'une queue de comète historique. Le mouvement de guérilla communiste qui la détient est un anachronisme, une survivance du passé en voie d'extinction. Les Forces armées révolutionnaires de Colombie n'ont plus le vent en poupe.

En Colombie, le président Alvaro Uribe avait fait sa priorité de l'écrasement des Farc et de la restauration de l'autorité de l'État sur un territoire à la géographie impossible, grand comme deux fois la France. Il est en passe de réussir. Il a doublé les effectifs de ses forces de sécurité et considérablement modernisé l'armée grâce aux États-Unis. Les forces colombiennes ont repris le contrôle des routes et repoussé au fin fond de la jungle la guérilla, dont les effectifs ne cessent de fondre. Porté par le retour des investisseurs internationaux et par une croissance économique de 7 % l'an, Uribe a les moyens de financer des programmes de réinsertion sociale pour les guérilleros repentis, ainsi que la construction d'infrastructures dans les campagnes reculées, afin de gagner à la cause du gouvernement la paysannerie, naguère vivier du recrutement des Farc.

Destinée commune

Au début du mois de mars, Bogota a réussi à faire tuer deux des sept membres du secrétariat des Farc, Raul Reyes et Ivan Rios. Pour Uribe, la fermeté a payé. Avec 84 % d'opinions favorables, le président est la personnalité politique la plus populaire en Colombie (devant Ingrid Betancourt, en seconde position, avec 72 %). La popularité de Manuel Marulanda, le leader historique des Farc entré en rébellion en 1964, plafonne à 3 %. Les exactions commises par son mouvement et sa compromission dans le narcotrafic ont fini par écœurer même les gauchistes colombiens les plus endurcis. Les Farc n'ont pas la moindre chance de jamais prendre le pouvoir.

Marulanda et ses acolytes ont deux gros problèmes. L'un s'appelle donc Uribe, mais l'autre est, paradoxalement, Chavez. Le leader vénézuélien est un Marulanda qui aurait réussi. Dans leur jeunesse, l'agitateur paysan Marulanda et le lieutenant de l'armée de terre Chavez se sentent une destinée de «défenseurs des pauvres». Ils entretiennent le même rêve : libérer leurs peuples de la domination de l'«oligarchie» bourgeoise. Le jeune Marulanda fait sécession du parti libéral colombien, se radicalise progressivement, pour adopter finalement une idéologie assez floue de communisme agrarien et monter sa petite armée «révolutionnaire». Au cours des années 1980, cette guérilla se lance dans le business de la drogue et du kidnapping.

Au même moment, Chavez, avec quelques jeunes camarades officiers, crée une cellule révolutionnaire secrète au sein de l'armée vénézuélienne, dans le but de la noyauter, puis de l'amener à renverser un pouvoir «indifférent aux petites gens», car dominé, à tour de rôle, par deux partis politiques traditionnels, présentés comme «incompétents» et «corrompus». En 1992, le coup d'État militaire tenté par Chavez échoue à Caracas ; notre lieutenant-colonel invite, par message télévisé, ses camarades insurgés à déposer les armes : il se rend sans s'être personnellement battu, mais après avoir réussi, pour la première fois, à passer à la télévision. Emprisonné, gracié deux ans plus tard, Chavez voyage à La Havane, où Fidel le reçoit en héros. Revenu au Venezuela, Chavez se lance en politique. Il est élu président en décembre 1998, réélu en 2000, confirmé en 2004, réélu en 2006 (pour six ans).

Chantre d'une nouvelle gauche

Qu'on l'admire ou qu'on le haïsse, Chavez a lancé un grand mouvement de conquête par les urnes du pouvoir en Amérique latine par la gauche antiaméricaine. Le dernier exemple en date est le Paraguay qui, le 20 avril dernier, a élu à sa tête l'ancien évêque Fernando Lugo. Nationalisant chez lui les secteurs du pétrole, de l'acier et du ciment ; implantant dispensaires gratuits, médecins cubains et supermarchés subventionnés dans les quartiers populaires ; multipliant les déclarations fustigeant les méfaits de l'«Empire» américain et du néolibéralisme ; proposant une Union financière aux pays d'Amérique du Sud qui leur permettrait de ne plus passer sous les fourches caudines du FMI et de la Banque mondiale, Chavez est devenu le chantre d'une nouvelle gauche révolutionnaire, dont l'écho dépasse le continent sud-américain. Quel échec pour Marulanda, toujours reclus dans sa jungle ; quel succès pour Chavez, star mondiale de la révolution socialiste bolivarienne en marche, qui, de surcroît, n'a pas de sang sur les mains ! Les jeunes guérilleros de base des Farc ayant gardé leur sincérité idéologique ne s'y trompent pas, qui ont fait de Chavez leur idole absolue.

Cette conjoncture particulière fait de Chavez le point de passage obligé pour toute médiation visant à obtenir la libération d'Ingrid et des 38 autres otages prisonniers des Farc.

Une fusée à trois étages

Au mois d'août 2007, le président colombien avait accepté les offres de service de Chavez comme médiateur. Mais, le 22 novembre, il a saisi un prétexte pour mettre fin abruptement à cette médiation, redoutant que le dossier échappe à Bogota, sur le fond et médiatiquement, pour être accaparé par le charismatique leader vénézuélien.

Chavez ne s'est pas découragé pour autant. Le 14 janvier, il propose à la France, lors d'une réunion au Guatemala avec Rama Yade, l'adjointe de Kouchner chargée des droits de l'homme, de créer un «groupe de pays amis», afin d'amorcer une négociation politique entre le gouvernement colombien et l'état-major des Farc. Ce «groupe de pays amis» serait mis en place sur le modèle du «groupe de Contadora» qui, dans les années 1980, joua un rôle positif dans le règlement des crises en Amérique centrale.

L'idée que Chavez a proposée à la France est de lancer, sur un terrain neutre à l'extérieur de la Colombie, un dialogue politique mettant autour d'une même table un représentant d'Uribe, un représentant de Marulanda et les délégués des «pays amis». Le plan serait une fusée à trois étages. Premier étage : dans un geste de bonne volonté, les Farc libèrent Ingrid Betancourt et les otages les plus affaiblis. Deuxième étage : les représentants d'Uribe et de Marulanda s'accordent sur un «échange humanitaire», où les soldats colombiens prisonniers des Farc seraient libérés en même temps que les guérilleros sous les verrous dans les prisons colombiennes. Troisième étage : amnistie générale avec la possibilité pour les Farc de créer un parti politique, susceptible de se présenter aux élections

Ce «groupe de pays amis» n'a toujours pas vu le jour, en raison de l'opposition d'Uribe. Le président colombien se méfie du plan à long terme de Chavez : susciter en Colombie une vaste alliance des gauches (dont feraient partie les Farc), qui pourrait prendre le pouvoir par les urnes à Bogota, puis se rallier à l'idée chaviste d'une fédération bolivarienne socialiste des pays andins.

L'horizon politique d'Uribe diverge fondamentalement de celui de Chavez. Le président colombien ne songe qu'à renforcer ses liens avec Washington, quitte à essuyer sur le plan commercial les rebuffades du Congrès.

Uribe, stratège froid et calculateur, n'est pas pour autant le monstre parfois croqué en Europe. Rien ne prouve qu'il soit insensible au sort d'Ingrid Betancourt. Politiquement, il ne peut d'ailleurs se permettre d'être tenu, en Occident, pour responsable de sa mort. Les libérations d'otages des 10 janvier et 27 février derniers ont pu se faire parce qu'Uribe avait donné l'ordre à son armée de suspendre ses opérations dans les zones de jungle, où devaient atterrir les hélicoptères de la sécurité civile vénézuélienne affrétés par la Croix-Rouge, selon des coordonnées livrées par les Farc.

Mais jamais Uribe ne redonnera aux Farc (qui ont assassiné son père) une chance de rebondir militairement ou médiatiquement, en cédant à leurs exigences actuelles (création d'une zone démilitarisée de 800 km², à l'est de Medellin). Cependant, sur le principe, le président colombien n'exclut pas qu'il puisse un jour s'asseoir à une table avec Marulanda : il l'avait confié à Chavez à l'été 2007, mais avait été furieux quand ce dernier l'avait raconté à des journalistes. Uribe croit aux vertus de la diplomatie secrète. Chavez n'en est pas capable.

En «dédommagement»

Le 24 avril, lors de sa dernière allocution télévisée, le président Sarkozy redit la nécessité d'un fort engagement de Chavez dans le dossier. Le lendemain, le président colombien, qui engrange un petit succès de son armée dans la Sierra Nevada de Santa Marta (six guérilleros des Farc tués au combat), rappelle publiquement qu'il n'est pas question d'une telle médiation.

Mais l'histoire des derniers mois montre que plus Chavez est humilié et écarté du dossier par Uribe, plus il gagne en popularité auprès des Farc. Lors des libérations d'otages des 10 janvier et 27 février, la guérilla a fait savoir qu'elles étaient un "desagravio" (dédommagement) pour Chavez. Le boycott de Chavez par Uribe accroît paradoxalement la capacité du président vénézuélien de faire libérer des otages… Ce sont les éléments de cette difficile équation que Bernard Kouchner devra intégrer, avant d'entamer sa visite de lundi, mardi et mercredi, à Bogota, Quito et Caracas.


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