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Des villages interdits de port d'armes en Colombie

29/04/2005 - Libération

Même les enfants, pieds nus dans la boue, participent à la noria. Avec les planches et les palmes amenées à dos de mulet, ils aident les adultes à édifier maison après maison leur nouveau village, où s'activent déjà plus de 300 paysans. Commencées en mars, les premières baraques en bois de cette «communauté de paix», interdite à tout homme armé, surgissent peu à peu sur les contreforts des Andes, dans le nord-est de la Colombie. En contrebas, devant un bidon érigé en lavoir, Dioselina trime dans le bourbier : «Nous sommes tous là, explique-t-elle, parce que nous refusons de cohabiter avec des gens en armes.»

Isolés au pied d'une cordillère stratégique pour la guerre civile colombienne, les habitants de San José de Apartadó ont signé, il y a huit ans, une «déclaration de paix» pour refuser tout contact avec des combattants. Aussi, quand la police s'est installée dans leur village, le 25 mars, ils ont préféré, comme Dioselina, partir reconstruire leurs foyers à dix minutes de marche, dans ce champ entouré de barbelés.

«Nous ne faisons confiance à aucun des acteurs du conflit, tous nous ont tué des voisins ou des parents», explique Emilio, un des dirigeants de la communauté, sous le toit de tôle qui abrite une cuisine collective improvisée. En 1997, lui et ses compagnons ont été sur le point d'abandonner leurs terres, dispersées dans des hameaux autour de San José. Dans les montagnes, la guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc) exigeait leur collaboration ; autour de la ville la plus proche, Apartadó, l'armée et les milices d'extrême droite des Autodéfenses unies de Colombie (AUC) accusaient les habitants de ce bastion communiste d'aider les «subversifs». En quelques mois, les tueries successives des militaires, des AUC et des Farc avaient transformé San José en village fantôme. Il a fallu l'appui de l'Eglise locale pour décider les paysans à réinvestir le village, barrer ses entrées d'une chaîne pour prévenir le passage des combattants et déclarer la «communauté de paix».

Offensive. «Nous avons préféré revenir sur nos terres, unis face aux gens armés, plutôt que de demander la charité en ville», résume Ivan, un des premiers signataires du pacte. Cette détermination, imitée dans une soixantaine de villages, a permis de freiner l'exode des paysans qui fuyaient dans toute la région une offensive sanglante des paramilitaires. Mais les violences n'ont pas cessé pour autant, comme l'a rappelé l'assassinat de Luis Eduardo Guerra. Porte-parole de la communauté de San José, il a été roué de coups puis égorgé, en février, avec sa femme et leur fils de 11 ans, près de sa ferme. Non loin, Ivan a découvert «deux fosses communes, avec les corps découpés» de cinq personnes, dont un bébé de 18 mois. Plus de 150 habitants de San José ont été assassinés depuis 1997. Les habitants incriminent l'armée, «seule présente dans la zone au moment des faits». «Quand nous sommes arrivés, raconte un témoin, les soldats se prenaient en photo sur le lieu de la tuerie en faisant le V de la victoire.»

Les militaires désignent au contraire les Farc, dont la communauté hébergerait, selon eux, des combattants. Effrayés, les habitants, dont des voisins ont été assassinés après avoir témoigné après un massacre antérieur, ont refusé de répondre aux enquêteurs. Au milieu de la confusion, le président conservateur Alvaro Uribe a ordonné l'envoi des policiers à San José, exposant le village aux représailles des guérilleros ; les habitants ont aussitôt entamé l'exode. «L'armée est déjà présente sur la route où on vole nos vivres et près des fermes où on nous assassine, dénonce un paysan qui a perdu sa soeur dans la dernière tuerie. Les forces de l'ordre ne nous protègent pas.» Ni lui ni aucun des habitants qui creusent un égout à ciel ouvert à quelques mètres ne répond aux policiers postés à l'entrée du terrain. Le capitaine Milton López, «venu parler», n'obtient qu'une réponse lapidaire : «Ne perdez pas votre temps.»

Travail social. L'officier de 32 ans doit repartir bredouille dans l'ancien village aujourd'hui déserté. Là, dans les deux rues sillonnées par des chiens efflanqués, les derniers habitants attendent de partir, leurs paquets sur le pas de la porte. Comme ses 55 «policiers communautaires», formés à la psychologie plus qu'à la guerre, le capitaine en tenue de ville se sent incompris : «Nous sommes venus faire un travail social, explique-t-il, pour définir les besoins en santé, en nutrition.» Isolé dans un village fantôme où ses hommes tuent le temps en tapant dans un ballon, lui-même ne doit sa sécurité qu'aux collègues de la police antiguérilla qui patrouillent aux alentours en treillis, le fusil-mitrailleur à l'épaule.

Objet de cette mobilisation vaine, la communauté de paix reste déterminée, à dix minutes de là, à fuir tout uniforme. «Si les Farc venaient, ou si la police s'imposait à nouveau dans nos maisons, promet Emilio, nous repartirons.»

 


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