Les Farc, la guérilla, les paramilitaires 

Les Farcs sont-ils d’extrême gauche ? Qu’est-ce que cela veut dire exactement ? 

Daniel : Les FARC se prétendent " marxistes " et défendre le peuple colombien. De fait, à leur origine, ils sont entrés en lutte contre le pouvoir que se partageaient les partis libéraux et conservateurs  (le " front national "). Leur programme est en effet " de gauche " avec des exigences de réformes agraires, économiques, de santé etc. . Mais certains observateurs estiment qu'aujourd'hui ils ne représentent plus que les intérêts des dirigeants assimilés à des mafieux.

Les guérilleros ont-ils comme projet d’améliorer la situation des Colombiens ? Dans ce cas, pourquoi gardent-ils Ingrid Betancourt en otage ? Si elle était libérée, elle lutterait pour améliorer le sort des habitants du pays et les faire sortir de la misère ?

Daniel : C’est toute l’ambiguïté et les contradictions des FARC. Le cas d’Ingrid est loin d’être le seul à l’illustrer. Combien d’assassinats et de massacres de personnes des classes les plus pauvres, ceux-la même qu’ils sont censés défendre, à leur actif ? Il vous répondrons que leur lutte doit quelque fois passer par là, un peu comme des « dommages collatéraux ». Et que le bénéfice qu’ils peuvent tirer de la séquestration et de la rançon éventuelle (ou de l’échange) d’IB est plus important.

Mais on en revient toujours à se demander s’ils ne sont pas tout simplement en train de lutter pour leurs propres intérêts, s’ils ne profitent pas plus de la guerre que de la paix. Il est sûre que les dirigeants des FARC s’enrichissent : par le commerce de la drogue, par les confiscations à leurs profits de propriétés, par les rançons….

Mélanie et Fabrice : A l´évidence chaque mouvement de guérilla est armé de ses convictions et désireux, par la révolution, de changer les conditions de vie des malheureux qui forment une immense majorité de la population dans un pays comme la Colombie. 

Cela écrit, ce qui nous parait inadmissible sont les méthodes employées pour arriver à cette fin. Ainsi les Farc ont pris le maquis voici 38 ans sous la houlette de Marulanda désireux de protéger les intérêts des petits paysans en imposant une réforme agraire de redistribution des terres. Ce combat était infiniment louable à l´époque et la responsabilité de la classe politique d´alors qui ne voulait protéger que les grands propriétaires terriens est accablante. 

Mais au fil des années, encouragés et armés par l´argent issu du trafic de drogues et des enlèvements, les Farc sont aujourd´hui devenus, qu´ils le veuillent ou non aux yeux de la plupart des observateurs, des bandits de grands chemins formidablement organisés et capables de mener des actions armées dans l´ensemble du pays; mais quid du combat d´idées, quid de leur programme de réformes en dehors d´une rhétorique Marxiste-léniniste d´un autre âge ? 

Il n´a pas fallu cinq ans à Fidel Castro pour prendre La Havane, les Sandinistes ont renversé Somoza en trois ans, le M19, autre mouvement de guérilla en Colombie, a rejoint la vie civile après dix années de durs combats en imposant une constituante qui a grandement amélioré la législation sociale du pays et la politique de décentralisation vis à vis du pouvoir central.

Pour les Farc, Ingrid représente d´abord une monnaie d´échange, ses idées, son combat, semblent pour le moment reléguer au deuxième plan. Leur but est d´obtenir la libération des 450 prisonniers Farc que détient le Gouvernement colombien en échange d´environ 60 otages politiques à travers un accord humanitaire. Il n´est pas fait mention des 800 otages "économiques" qu´ils détiennent.

Quelles sont les motivations des colombiens pour intégrer les troupes des FARC : Idéologie, convictions politiques ou bien refuge où l'on trouve gîte et couvert ?

Liliana : Les groupes armés recrutent dans les villages ou les quartiers pauvres des grandes villes où beaucoup de jeunes savent qu'ils ne pourront pas sortir de la misère. La promesse de plusieurs repas par jour et le prestige des armes suffit souvent.

Plus de 7.000 enfants colombiens combattent dans les groupes armés illégaux : dans les Farc (17.000 combattants), mais aussi l'Armée de libération nationale (ELN, d'inspiration castriste, 4.000 soldats) et Autodéfenses unies de Colombie (AUC, paramilitaires d'extrême droite, 10.000 hommes).

Selon l'Unicef, près de 15 % des enfants soldats colombiens auraient été enrôlés de force. Mais pour beaucoup, l'entrée dans la guérilla et les « paras » représente une autre vie.

Des étudiants et paysans altruistes du début, on est passé aux paysans et colons sans emploi, à la recherche d'un salaire et d'une manière de vivre, dont les signes extérieurs donnent un statut envié aux jeunes guérilleros dans leurs communautés d'origine.

Armand : En complément à la réponse de Liliana : depuis quelques années, les USA poursuivent en Colombie une campagne de pulvérisation d'herbicides extrêmement puissants et très nocifs, par voie aérienne. Officiellement il s'agit de détruire les plantations de coca, mais en réalité les herbicides ont contaminé également un grand nombre d'autres cultures dans les régions visées et y ont créé de graves problèmes économiques et sanitaires. Les FARC ont tiré profit du ressentiment créé par cette pulvérisation pour attirer de nouvelles recrues, en proclamant que la pulvérisation d'herbicides par les américains viole la souveraineté colombienne. 

Un grand nombre de Colombiens pensent qu'une réduction des plantations de coca ne changera rien à la dynamique de la guérilla. Les FARC auraient besoin de millions de combattants pour gagner la guerre, mais ils ont besoin seulement de quelques milliers pour la maintenir. La politique de pulvérisation d'herbicide à elle seule leur fournit plus de volontaires que nécessaire.

Daniel : Encore une fois, il n'y a pas de statistiques à ma connaissance, mais on sait que de nombreux combattants rejoignent l'un ou l'autre camp pour un salaire et ainsi permettre à eux-mêmes et à leur famille de simplement survivre. Bien sûr il y en a qui le font par conviction mais est-ce une majorité ?

Il y a quelques mois, des pilotes canadiens tombés aux mains des FARC après un atterrissage d'urgence dans une zone contrôlée par ce groupe (ce n'étaient pas des militaires, ils convoyaient un hélicoptère vers le Pérou ou l'Équateur) ont raconté à leur libération que plusieurs jeunes guérilleros souhaitaient quitter le groupe dans lequel ils semblaient avoir été intégré par la force. Nous avons entendu plusieurs cas de menaces proférées par les FARC (par les paramilitaires aussi du reste) si l'un ou l'autre des membres d'une famille ne rejoignait pas leur camp. L'École de la paix, dans le cadre du Comité de Solidarité avec les Communautés de paix de l'Uraba, soutien financièrement un père de famille qui ne peut rejoindre son village car menacé par l'un comme par l'autre des acteurs armés parce qu'il a refusé de combattre à leur côté.

Est-ce que le peuple colombien soutient les Farc ?

Daniel : J'ai déjà répondu à cela dans une autre question : je crois que les FARC ont cessé, depuis bien longtemps, de se préoccuper du sentiment de la population à leur égard. Il semblerait qu'ils aient moins de 3% des Colombiens qui les soutiennent encore.

Qui vend les armes aux FARC ?

Daniel : Probablement pas des gouvernements officiels. Mais bien le plus souvent des trafiquants de toutes sortes. Ainsi, on a découvert que Luiz Fernando da Costa, narcotrafiquant brésilien (plus connu sous le nom de Fernandinho Beira Mar), déjà emprisonné, était aussi trafiquant d'armes vers la guérilla
en Colombie. (Source AFP 31/3)

Armand : Les armes des Farc proviennent probablement de plusieurs sources. Un communiqué de l'AFP (Agence Française de Presse) le 16 avril déclare que la CIA aurait fermé les yeux sur un trafic d'armes destinées aux Farc, organisé par Charles Acelor, un Français naturalisé américain et qui impliquerait l'ex-chef des renseignements péruviens.  Trois parachutages auraient eu lieu en 1999, d'un lot de 10.000 fusils Kalachnikov chacun; les armes auraient été embarquées sur l'aéroport d'Amman en Jordanie. Charles Acelor est considéré comme ayant été l'intermédiaire entre des émissaires de l'ex-chef des renseignements péruviens et un trafiquant d'armes libanais résidant aux États-Unis, Sarkis Soghanalian, qui d'après Charles Acelor "ne faisait rien sans consulter auparavant la CIA" et "bénéficierait actuellement d'une protection de la justice américaine". 

On peut aussi supposer que les trafiquants de drogue, avec qui les Farc sont forcément en contact, sont peut-être également une source d'approvisionnement en arme - on a dit que les avions qui transportaient la drogue vers les USA ne revenaient certainement pas à vide et pourraient servir à l'approvisionnement en armes. Et pas seulement venant des USA : en avril 2003, la police brésilienne a arrêté un Bolivien et trois Brésiliens en possession de 400 kg de cocaïne qui, d'après la police, provenait des Farc qui voulaient l'échanger contre des armes de contrebande en provenance du Paraguay.

Enfin il ne faut pas oublier qu'un grand nombre d'armes qui circulent dans le pays pourraient provenir tout simplement de trafic avec des éléments corrompus de l'armée colombienne - dont on sait par exemple qu'elle a fourni de l'armement aux paramilitaires.

L'armée régulière peut-elle pénétrer dans San Vicente ?

Daniel : Oui, San Vicente del Caguan a été repris par l'armée il y a un an, peu après l'arrêt des négociations avec les FARC.

Jorge : Actuellement l'armée colombienne contrôle le centre urbain de San Vicente del Caguan, mais on sait que des membres des FARC sont camouflés dans la population et que des combattants opèrent toujours dans la zone rurale autour de cette municipalité.

Quelle différence doit on faire entre "guérilla" et groupe paramilitaire ?

Jorge : Sans vouloir rentrer dans les motivations profondes des un et des autres les FARC et les AUC sont deux forces qui s'opposent par les armes dans une lutte fratricide et très violente.

Les un et les autres s'accusent mutuellement de s'attaquer aux populations et les deux groupes se veulent leur défenseurs........

Ce qui est vrai c'est que ces deux groupes cherchent leur financement dans la séquestration de personnes, l'extorsion et le trafic de drogue.

Les combattants changent de camp quand la possibilité se présente et cela prouve que le conflit obéit avant tout à la déstructuration de l'état et de la société et que l'idéologie politique dans les combattants n'est pas la cause principale de l'affrontement entre guérilla et paramilitaires.

Mais la grande différence entre guérilla et paramilitaires en Colombie, est le lien prouvé des forces militaires de l'état colombien avec les groupes paramilitaires, ces derniers étant utilisés par l'armée colombienne comme pointe de lance contre la guérilla.

Armand : D'un point de vue idéologique, la guérilla déclare mener une guerre contre l'état colombien pour y installer un autre régime politique (dans le cas des FARC ou de l'ELN, ce serait un régime politique de gauche, marxiste).

Les paramilitaires, eux, déclarent qu'ils défendent l'état colombien et qu'ils agissent en complément (et parfois avec l'aide directe) de l'armée colombienne. Ces actions sont souvent très violentes, ce qui explique le nom qu'on leur donne souvent : "escadrons de la mort". Pour leur idéologie on les classe dans les groupes d'extrème-droite.

En fait, derrière les mots se cache une réalité souvent fort différente, avec des deux côtés une implication étroite dans la production et le trafic de drogue, le racket et les actions de grand banditisme.

Si des atteintes graves aux Droits Humains sont commis de part et d'autre, il faut signaler que d'après Amnesty International, 85 % de ces atteintes seraient imputables aux paramilitaires.

Pensez-vous qu'une issue à ce conflit soit possible sans une aide extérieure, comme celle de l'ONU ? Les Colombiens n'ont-ils jamais envisagé cette aide ?

Daniel : C'est une question très intéressante et d'actualité.

Le nouveau président Uribe a tenté de faire intervenir l'ONU comme intermédiaire pour des négociations avec les FARC. Ceux-ci ont refusé. Plusieurs pays européens, dont la France, avaient déjà joué un rôle important lors des négociations dans la zone de " encuentro " sous la présidence Pastrana. 

Les observateurs pensent que seule une intervention de l'extérieur pourra faire sortir la Colombie de l'impasse actuelle. Plusieurs font le rapprochement avec la résolution de la guerre au Salvador où les NU ont joué un rôle capital. Mais le contexte est différent. Quoiqu'il en soit, la situation actuelle ne permet pas d'envisager cette aide extérieure mais cela pourrait évoluer.


"Sur les traces d'Ingrid " : un projet de www.EducWeb.org