06 janvier 2003

Violence

La Colombie est le pays des vengeances. : plus de 3000 homicides y sont commis chaque année pour payer une faute. Une insulte ou une gifle peut engendrer une tragédie...

Les statistiques partielles de la Médecine Légale signalent qu’en Colombie, entre janvier et septembre 2002, 2907 personnes sont mortes pour règlements de compte, ce qui donne entre 15 et 16% du total d’homicides commis dans le pays dans ce laps de temps.

Selon les chiffres de l’Institut de Médecine Légale et de la Police Métropolitaine de Bogota, sur 1460 homicides commis dans la capitale durant les 9 premiers mois de 2002, 274 à 382 ont eu pour mobile la vengeance, alors que le terrorisme a fait 33 victimes, l’attaque à main armée 167 et les bagarres 312. Ces données pourraient être en augmentation car, selon la Police, dans 771 cas, les causes n’ont pas été déterminées.

Les registres des quatre unités de la Fiscalité pour Bogota et Cundinamarca signalent que le maximum de cas de vengeance se produit à Ciudad Bolivar (ndlr: un bidonville aux portes de Bogota), suivie de Engativa et Kennedy.

La situation est similaire à Medellin, où les statistiques de la police indiquent que l’année dernière 1000 personnes sont mortes par vengeances personnelles et règlements de compte, tandis que les conflits entre bandes ont fait 212 victimes ; les balles perdues : 38 (y compris les 3 enfants morts durant les fêtes de Noël) ; la défense de biens : 117 et les bagarres 53. On n’a pas établi la cause des autres 2345 morts.

Luz Yaneth Forero, directrice du Centre de Référence Nationale sur la Violence de Médecine Légale, signale que, bien qu’il existe de multiples causes, on peut mentionner, tout particulièrement, le peu de confiance que les citoyens ont dans les institutions chargées d’administrer la justice.

« De nombreuses personnes admettent le retard, les démarches multiples, mais quand ils voient que finalement, il ne se passe rien, ils décident de passer eux-mêmes à l'action » dit cette spécialiste. « Nous n’avons pas non plus l’éducation nécessaire pour résoudre de manière pacifique les conflits. Il n’y a pas non plus d’exemples de tolérance dans les foyers, d’acceptation de pluralité, des différences. C’est quelque chose qui est lié à l’aspect culturel de la personne et partant de là, le détonateur d’une tragédie qui peut se développer à cause de motifs minimes, comme une parole grossière contre un être cher » ajoute-t-elle.

Témoignages et traditions

« Ici la vengeance est facile, celui qui veut se venger n'a qu'à payer : avec 50 000 pesos on peut mandater quelqu’un pour le faire ». Celle qui parle est une femme d’environ 55 ans, habitante de la ville Atalaya, un secteur misérable de Cucuta où on trouve le plus grand nombre de morts violentes de la ville.

Selon la femme, certains habitants de ce secteur paient des tueurs pour se venger de quelqu’un pour une humiliation en public, pour un coup reçu, parce qu’il a quitté  sa femme ou son mari ou parce qu’il n’a pas payé une dette. « Le commanditaire s’en va avec le tueur jusqu’à l’arrêt de bus et lui donne les indications nécessaires »

A Medellin, la vengeance d’un jeune de 17 ans, qui avait reçu une gifle la veille, a fait 3 morts et 30 blessés le 9 novembre dernier. « Si on offense quelqu’un, il se sent mal, avec des envies de se venger et c’est ce qui s’est passé » a dit le jeune homme à la Police qui l’a capturé peu de temps après qu’il ait lancé une grenade contre un client d’une cafétéria du parc San Antonio.

Bien que les nouvelles comme celle-ci soient noyées au milieu du conflit politique qui fouette le pays, les chiffres indiquent qu’à Bogota, par exemple les morts dues à la vengeance sont supérieures à celles provoquées par le terrorisme et également à celles dues à une attaque à mains armées.

Mais dans d’autres communautés, comme celle des indigènes Wayu à la Guajira, la vengeance est une imposition sociale.

Dans d’autres cas, les offensés doivent laver les offenses avec le sang  pour être acceptés socialement, comme ce qui s’est passé dans le cas de ‘Chronique d’une mort annoncée’ avec les frères d’une jeune fille violée.

Chez les Wayu, en général, il y a vengeance quand il n’y a pas de système de compensations gérées par des lois internes. Dans certains cas, cela provoque des morts.

« Une fois, par ici, en 1993, il a fallu que j’aille reconnaître 10 cadavres à Panerrapiao, à cause d’une vendetta familiale » raconte Wilder Guerra, un anthropologue guajiro. Lorsqu’un guerrier wayu tombe au combat, les autres n’ont pas le droit de toucher le cadavre pour éviter que la mort leur transmette la corbadia.

Ils assurent ainsi la continuation de la vengeance explique l’investigateur.

Selon les chiffres de la Médecine Légale, outre Medellin, les villes qui apparaissent avec un grand nombre de morts par vengeance sont Cali, Cartago, Santa Marta et Barranquilla, suivies de villes comme Cartagena, Buga, Pitalito, Bucaramanga, Asacias et Ipiales et Tuquerres.

Malgré cette situation, les morts par vengeances quotidiennes en Colombie, qui dans certaines régions peuvent dépasser les 20% d’homicides, ne semble pas trop préoccuper les autorités et les investigateurs, occupés qu'ils sont par les massacres dus au conflit armé, car excepté quelques chiffres statistiques, on n'en sait pas beaucoup plus sur le sujet.


AlterFocus : info Ingrid Betancourt www.Betancourt.info