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RÉCIT
N ous sommes très inquiets. Depuis qu'elle a été enlevée, nous
n'avons reçu aucune preuve formelle qu'Ingrid soit toujours en
vie.´ Depuis Saint-Domingue (république Dominicaine) où il
réside, Fabrice Delloye - ex-mari d'Ingrid Betancourt - n'a de cesse
de répondre aux sollicitations des médias. Tout pour lutter contre
la chape d'indifférence qui recouvre petit à petit le sort d'Ingrid
Betancourt.
`Il y a de quoi nourrir de réelles craintes. Les Farc
(NdlR: Forces armées révolutionnaires de Colombie, marxistes)
ne sont pas des enfants de choeur. La guérilla n'est pas réputée
pour infliger des sévices à ses otages, mais quand elle n'obtient
pas ce qu'elle veut, elle est tout à fait capable de les exécuter
d'une balle dans la nuque´, souligne Fabrice Delloye. A maintes
reprises, la plus ancienne et la plus puissante guérilla marxiste
d'Amérique latine a eu recours à ces méthodes pour le moins
expéditives.
Enlevée le 24 février dernier par les Farc, la candidate des
Verts aux présidentielles colombiennes sera la grande absente du
scrutin de dimanche prochain. Non sans une once de soulagement dans
le chef de ses adversaires qui ne se sont pas privés de clamer que -
tout compte fait - la passionaria colombienne `l'avait bien
cherché´. Car Ingrid Betancourt s'est en quelque sorte jetée
dans la gueule du loup: deux jours après la rupture des négociations
de paix, elle n'a pas hésité à se rendre dans le fief de la
guérilla, sans escorte militaire.
Le président Andrès Pastrana vient en effet de lancer une vaste
offensive aérienne contre la zone tenue par les Farc. Chef des
opérations, il se rend à San Vincente de Gaguan, la capitale d'une
enclave de 42000 km2 - grande comme la Suisse - qu'il avait cédée en
1998 à la guérilla. Cette enclave devait être le lieu de multiples
rencontres entre les commandants rebelles et les émissaires du
Président. Mais, non seulement les Farc ont refusé le moindre
cessez-le-feu en échange, mais en prime elles vont accentuer leurs
offensives aussi bien contre l'armée que contre les civils, victimes
de leurs attaques aveugles ou de leurs enlèvements. L'assassinat
d'un sénateur par les Farc achèvera toutefois de convaincre le
Président d'en finir avec ce `laboratoire de paix´, situé à
700 kilomètres de la capitale Bogota. Plus prosaïquement, et alors
que les élections se rapprochent, Andres Pastrana veut rompre avec
cette image de complaisance vis-à-vis de ce que d'aucuns n'hésitent
plus à qualifier de criminels, voire de terroristes.
Ne voulant pas s'encombrer de la candidate des Verts - qu'au
passage, il déteste cordialement -, il lui refuse l'usufruit de son
hélicoptère. Ingrid Betancourt signe alors une décharge à l'armée et
se rend par route dans le Caguan, en compagnie de sa directrice de
campagne - Clara Roja - et d'un journaliste de `Marie-Claire´. Le
maire de San Vincente, Nestor Ramirez, est membre du parti
`Oxygène´.
Il est inquiet pour la population civile depuis la reprise des
hostilités et attend avec impatience la visite d'Ingrid. Cette
dernière s'est déjà rendue plus d'une vingtaine de fois dans le
Caguan. A nouveau, elle veut rencontrer la guérilla, lui demander de
faire un geste, d'en finir avec cette industrie de la terreur et du
kidnapping. La Colombie détient le triste record mondial du
kidnapping: près de 3.000 par an, toutes classes sociales
confondues.
A elles seules, les Farc détiennent entre 1000 et 1500 otages.
`Ingrid a toujours été partisane du dialogue avec la
guérilla´, explique Fabrice Delloye. `L'armée colombienne
compte 100000 hommes et elle doit combattre 17000 Farc, 4000 ELN
(NdlR: Armée de libération nationale-guévariste) et près de
5000 paramilitaires (NdlR: AUC, Autodéfense unie de
Colombie-extrême droite) atomisés dans la forêt tropicale, qui
maîtrisent parfaitement le terrain et très bien armés grâce à
l'argent des narcotrafiquants. C'est impossible de se lancer dans
une telle aventure sans risquer un nouveau Vietnam´.
Voilà près de 40 ans que la Colombie vit en état de guerre. Dans
les années 60, les guérilleros luttaient d'abord contre des réformes
agraires iniques. Au moment de leur naissance, les Farc se
composaient de paysans déplacés, de guérilleros rassemblés sous la
bannière des luttes agricoles et influencés par l'idéologie de la
révolution cubaine. `Mais, aujourd'hui, ils s'en prennent aux
mêmes paysans qu'ils prétendaient défendre hier et sont en cheville
avec les cartels de la drogue´, déplorait pour sa part Ingrid
Betancourt.
Avant son enlèvement, Ingrid Betancourt sillonnait la campagne
colombienne à bord d'un `chiva´ (un petit bus bariolé), une gageure
dans un pays ou plus personne n'ose emprunter les transports publics
après une certaine heure. Finalement, victime d'un excès de
confiance et de naïveté, elle est devenue l'énième invitée malgré
elle des Farc.
A en croire l'intelligence colombienne, elle souffrirait de
fièvres, consécutives à des conditions climatiques très rudes, mais
sa vie ne serait pas en danger. `Nous ne savons pas avec
certitude où elle se trouve, les Farc bougent tout le temps et se
réfugient dans des zones de fleuves où les routes sont inexistantes.
Les quelques informations - à prendre avec des pincettes - qui
circulent rapportent qu'elle s'occuperait d'alphabétisation des
jeunes guérilleros´, rapporte Fabrice Delloye.
Pour l'heure, Ingrid Betancourt reste toujours la candidate des
Verts, comme le lui autorise la constitution colombienne. Son
programme n'a pas changé: un avenir pour la Colombie qui passe par
la réconciliation nationale. Mais, sauf miracle, le premier tour du
scrutin présidentiel de dimanche prochain se déroulera sans elle.
Une absence qui n'émeut pas grand monde à Bogota: `elle n'est
créditée que de 2 pc d'intentions de vote´ lâche-t-on d'un
haussement d'épaules dans les travées du Congrès. `Comment
quelqu'un qui dénonce depuis des années la corruption généralisée et
le népotisme peut-il espérer des sondages favorables aux
présidentielles? Il est de notoriété publique que 70pc du Congrès
colombien est lié à des intérêts particuliers. Reste qu'Ingrid a été
élue députée en 1994 et sénateur en 1998 avec les meilleurs scores
du pays. A cette époque, elle dénonçait le président Samper dont la
campagne avait été financée par les narcotrafiquants´, rétorque
Fabrice Delloye.
Mais, les Parlementaires ont la dent dure contre celle qui a
qualifié le sénat colombien de `nid à rats´ et qu'ils
traitent de fille à papa qui ne cherche qu'à faire sa propre pub à
l'étranger sur le dos de la Colombie. `C'est un détournement
éhonté repris en choeur par des analystes politiques en chambre. Je
ne vois pas comment on peut remettre en cause la sincérité d'une
femme qui a toujours fait du travail de terrain, avec à la clef des
journées harassantes et un danger constant. Personne ne connaît
comme elle les `barrios´ (bidonvilles) où les journalistes n'osent
même plus mettre les pieds...´, s'insurge Fabrice Delloye.
`Par ailleurs, à l'époque où Ingrid dénonçait la corruption du
président Ernesto Samper (1994-1998), les éditeurs de Bogota avaient
refusé de publier son livre (1) alors qu'elle voulait qu'il sorte en
Colombie. Je ne crois pas qu'à l'étranger l'on comprenne bien la
terreur ordinaire qui règne en Colombie. Ingrid n'avait pas d'autre
choix que de publier son livre à l'étranger.´.
`La classe politique a orchestré une violente campagne de
dénigrement à son encontre - avec d'ailleurs l'appui de grands
médias colombiens - en l'accusant d'atteindre à l'image de la
Colombie à l'étranger´, se souvient pour sa part Fanny
Cifuentes, commerçante Colombienne qui a vécu 7 ans en Belgique
avant de rentrer à Bucaramanga, petite ville située non loin de la
frontière vénézuélienne. `Samper avait été élu avec l'argent des
cartels de la drogue, mais ce qui était encore plus choquant c'est
que le Congrès finira par blanchir le Président. Ingrid a commencé à
lutter pour que Samper ne gagne pas son procès. A cette époque, elle
s'est mis à dos l'establishment politique, d'autant qu'elle était
membre du parti libéral comme le président.´ Depuis la parution
de son libre, Ingrid Betancourt croise la ligne de mire des tueurs à
gage. Elle sait, qu'à chaque instant, elle peut mourir sous les
balles. Elle a déjà échappé à un attentat, elle a reçu, chez elle,
la photo d'un corps d'enfant mutilé, accompagnée d'une lettre visant
ses propres enfants.
Fille de son père, Ingrid Betancourt peut s'en revendiquer à plus
d'un titre. Issu d'un milieu intellectuel, Gabriel Betancourt a dû
se débrouiller avec une famille ruinée par la crise de 1929. Pour
financer ses études, il inventera le `crédit-éducatif´. Au début des
années 40, il propose à un entrepreneur de Medellin de financer son
Masters aux Etats-Unis. En échange, Gabriel Betancourt s'engage à
travailler pour lui à son retour jusqu'à ce qu'il rembourse le prêt.
Plus tard, devenu directeur adjoint de l'Unesco, il diffusera le
principe du `crédit-éducatif´. La mère d'Ingrid, `Mama Yolanda´, une
ancienne reine de beauté, créera à 20 ans les `auberges de Bogota´
qui accueilleront des légions d'enfants des rues. Sa mère se lancera
également dans la bataille politique au début des années 90. A cette
époque, elle se bat aux cotés du libéral Luis Carlos Galan - espoir
de tout un peuple - et qui brigue la présidence. L'homme - qui se
présente comme le nouveau Don Quichotte - sera fauché par une rafale
d'arme automatique.
Avec ses enfants et le soutien de ses parents, Ingrid Betancourt
débutera, quelques années plus tard, son propre parcours politique.
`La Colombie t'a tout donné, il faut que tu lui rendes ce que tu
as reçu´, ne cessait de répéter Gabriel à sa fille. `Ingrid a
tout simplement écouté son père qui est mort pendant sa captivité et
qu'elle n'aura pas pu revoir´, lâche Fabrice Delloye.
Depuis l'enlèvement d'Ingrid Betancourt, la violence a amorcé une
spirale sanglante inédite. Le 2 mai dernier, 119 civils, en majorité
des femmes et des enfants, ont été tués dans l'explosion d'une
bonbonne de gaz piégée lancée par les Farc sur l'église où ils
s'étaient réfugiés, à Bojaya, dans le département du Choco. Plus
récemment, elles ont perpétré un véritable massacre à Campamento
(département de Antioqua) où plusieurs dizaines de cadavres ont été
retrouvés à la suite d'affrontements entre la guérilla et les
milices paramilitaires.
De quoi ouvrir un boulevard au candidat indépendant Alvaro Uribe
qui prône la `tolérance zéro´ avec la guérilla. Ce sécessionniste du
parti libéral cristallise sur son nom le ras-le-bol de toute une
population excédée par les exactions des divers groupes armés. Par
ailleurs, le pays endure la pire crise économique de ces 100
dernières années. Un cocktail détonant en faveur de la ligne dure:
l'option militaire. Un virage qui pourrait être fatal à Ingrid
Betancourt.
(1) La rage au coeur, par Ingrid Betancourt. XO
Editions
© La Libre Belgique 2002