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ENQUÊTE
Luis Guillermo Perez Casas est avocat et secrétaire général
adjoint de la Fédération internationale des Ligues des droits de
l'homme. Son pays d'origine, celui qui habite son coeur, c'est la
Colombie. Mais depuis l'automne, il vit en Belgique. Contraint et
forcé. `J'ai reçu plusieurs fois des informations très précises
selon lesquelles je risquais de me faire tuer´, explique-t-il.
`La décision officielle avait été prise par l'armée et des
groupes paramilitaires devaient exécuter ce mandat. Au début, il y a
eu une espèce de harcèlement à notre égard. Comme pour nous laisser
une dernière chance de partir. Nous avons été quelque temps au
Mexique avant de revenir en Colombie, avec l'espoir d'être oubliés.
Mais nous avons très vite compris que c'était intenable.´
S'il en est arrivé là, c'est parce qu'il fait partie d'un
collectif d'avocats -le `Colectivo de Abogados José Alvear
Restrepo´- qui a décidé de dénoncer les collusions entre le pouvoir,
l'armée officielle et les paramilitaires des Autodéfenses unies de
Colombie (AUC). Cette milice d'extrême droite comptant quelque 13000
personnes -et que les Colombiens ont pris l'habitude d'appeler `la
sixième division´ en raison de ses liens avec l'armée officielle-
lutte rageusement contre les deux guérillas marxistes des Forces
armées révolutionnaires de Colombie (Farc) et de l'Armée de
libération nationale (ELN). D'où une guerre civile sans pitié.
Engagé pour les droits de l'homme, Luis Guillermo Perez Casas
défendait une famille dans l'un des procès les plus importants
contre les frères Castano, patrons des paramilitaires. Comme tant
d'autres, ces paysans payaient un tribut aux paramilitaires. Pas
assez élevé à leurs yeux. En guise de représailles, père et fils ont
été assassinés.
`C'est une guerre sale, très sale´, dit ce militant des
droits de l'homme, terriblement inquiet pour son pays dont
l'histoire récente est atroce. `J'ai peur que la Colombie ne
tombe dans une espèce de trou noir. La logique de guerre va
continuer à se développer. Les rapports de forces actuels sont tels
qu'il est impossible de sortir du conflit par la voie armée. Le rêve
serait de retrouver un pays où le dialogue social est rétabli afin
d'arriver à un nouveau consensus. Mais c'est un rêve à long
terme.´
Le ver est bien ancré dans le fruit. Actuellement, on parle
beaucoup de l'action néfaste des guérilleros des Forces armées
révolutionnaires de Colombie (Farc), qui comptent quelque 17000
hommes. Et pour cause. En attendant l'arrivée officielle du
président `musclé´ Alvaro Uribe, ce mercredi, les Farc ont multiplié
les démonstrations de force. Le dialogue entamé avec le président
sortant Andres Pastrana ayant tourné court, elles ont procédé à de
nombreux enlèvements -dont celui de la très médiatique Ingrid
Betancourt, candidate à l'élection présidentielle- et menacé les
maires dans tous le pays. Les miliciens des AUC, eux, sont plus
discrets. Mais ils sont pourtant bien plus violents. Selon les
sinistres recensements effectués par les organisations
internationales, quelque 75pc des victimes tombent sous les balles
des paramilitaires contre 20pc environ sous celles des guérillas
marxistes, le `solde´ étant sur le compte de l'armée officielle.
`Dénoncer les Farc pour leurs liens avec les narcotrafiquants,
c'est de l'hypocrisie absolue´, témoigne Luis Guillermo Perez
Casas. `La zone où est effectué le traitement de la coca, dans le
Nord, est contrôlée par les paramilitaires, tandis que les guérillas
sont présentes dans le Sud où des petits paysans cultivent la
feuille de coca de façon traditionnelle.´ Et le secrétaire
général adjoint de la Fédération internationale des ligues des
droits de l'homme de conter par le détail l'histoire officieuse de
cette armée parallèle. Dans les années quatre-vingt, les cartels de
la drogue sont surpuissants dans un pays gangrené par la violence. A
Medellin, le célèbre Pablo Escobar décide un jour de faire de la
politique pour et par lui-même. Il le payera de sa vie. Le cartel de
Cali, lui, joue le jeu des groupes politiques traditionnels. Les
Etats-Unis, raconte l'avocat, décident d'appuyer le cartel de Cali
pour démanteler celui de Medellin. Pour ce faire, les frères
Castano, membres de ce dernier, sont nommés chefs militaires du
cartel de Cali. Ce sont aujourd'hui les principaux patrons des
paramilitaires tandis que les principaux narcotrafiquants sont sous
les verrous après avoir reçu la garantie qu'ils ne seraient pas
extradés aux Etats-Unis.
`L'histoire des paramilitaires est une longue histoire´,
soupire-t-il en regardant en l'air. Voici un mois, les Autodéfenses
unies de Colombie ont été dissolues par leurs fondateurs en raison
de rivalités internes... et de liens avec le narcotrafic. Les deux
chefs des paramilitaires, Carlos Castano et Salvatore Mancuso, ont
annoncé qu'ils poursuivraient leur combat contre les guérillas
depuis leur fief du nord-ouest. `C'est de l'hypocrisie pure et
simple´, commente à nouveau Luis Guillermo Perez Casas.
`C'est un geste posé pour redorer leur image aux yeux des
Etats-Unis.´ En septembre 2001, les AUC ont été placées par
Washington sur la liste des organisations terroristes. Non sans mal,
d'ailleurs. `Et aujourd'hui, les liens avec le pouvoir risquent
d'être encore plus étroits´, analyse notre interlocuteur
colombien. Le nouveau président Alvaro Uribe a annoncé qu'il
armerait quelque dix mille citoyens pour vaincre les Farc. Des
milices privées qui vont rejoindre les paramilitaires... `Mêler
les civils à la guerre, c'est la pire des choses...´
`Nous trouvons cela extrêmement dangereux´, acquiesce
Jean-Paul Marthoz, responsable du bureau européen de Human Rights
Watch. `Historiquement, le recours à des forces paramilitaires a
toujours été à l'origine d'une explosion des violations des droits
humains, comme on a pu le voir en Algérie ou au Guatemala.
L'arbitraire devient généralisé.´ Pour cette organisation de
défense des droits humains née à Washington, la Colombie est
désormais une priorité `parce que c'est une guerre d'une dureté
absolument effroyable´. Et l'arrivée du messie Uribe renforce ce
sentiment. `Nous le jugerons sur ses actes´, souligne
Jean-Paul Marthoz. `Mais des signaux plus clairs auraient pu être
envoyés depuis l'Europe et les Etats-Unis pour signifier au nouveau
président qu'on veillerait au respect des droits humains.´
Le conflit colombien est devenu, comme toutes les guerres qui
s'enlisent, terriblement complexe à décoder. Les partis pris sont
permanents. Et comme au Proche-Orient, l'incompréhension est à ce
point grande qu'on ne sait plus très bien où se trouve la vérité.
`Nous appliquons les mêmes règles à tous les combattants´,
insiste-t-on chez Human Rights Watch. `Nous avons publié une
série de rapports prouvant l'existence de liens très clairs entre
les paramilitaires et l'armée. Basés sur la technique de l'enquête,
ils sont imparables et n'ont d'ailleurs pas été contestés par la
Colombie. Dans nos recommandations, nous avons toujours demandé au
gouvernement Pastrana de s'engager à lutter contre les groupes non
officiels. Il s'agissait de mesures très simples, comme le fait de
relever certains officiers de leurs fonctions. Jusqu'ici, rien ne
s'est passé.´
L'un des rapports les plus denses de l'organisation, publié en
septembre 2001, se nomme `La sixième division´. On l'a dit: c'est de
cette manière que la population a coutume d'appeler les Autodéfenses
unies de Colombie (AUC). Parce que l'armée colombienne a cinq
divisions et qu'elle s'adjoint aisément les services des milices.
`La Colombie est plus complexe que ce que cette perception un peu
caricaturale implique´, précisent les rapporteurs en guise de
préambule. Le président Andres Pastrana, son vice- président, les
ministres, des généraux... dénoncent ouvertement les paramilitaires.
Mais ces relations nauséeuses peuvent toutefois être considérées
comme un `mariage´. Les faits décrits dans ce rapport sont de
types différents: communications radio, contacts par téléphones
cellulaires, partages de connnaissances, soldats de l'armée actifs
dans des troupes paramilitaires, utilisation commune de matériel
militaire, paiement par les paramilitaires de primes à des officiers
militaires pour leur soutien,... Bref, le dossier est lourd.
Trois brigades de l'armée sont particulièrement visées. La 24e,
basée à Putumayo à la frontière équatorienne, coordonne des actions
avec les paramilitaires auxquelles participent aussi les bataillons
de lutte contre les narcotrafiquants soutenus par les Etats-Unis. On
lui attribue clairement des assassinats arbitraires, des agressions
de villages et des attaques contre des peuples indignènes. Sous
couvert de lutte contre la drogue, des coups se perdent. Une autre
brigade mentionnée est la 3e, située à Cali. `Les communications
téléphoniques sont permanentes avec l'armée´, affirment les
rapporteurs de Human Rights Watch. Les `historiques´ de GSM peuvent
raconter beaucoup de choses. Enfin, la 5e brigade installée à
Bucaramanga n'est pas en reste. Une douzaine de villages seraient
sous sa coupe.Les liens entre paramilitaires et pouvoir sont donc
prouvés. Et le poids des violences des AUC, aujourd'hui
artificiellement `dissoutes´, est objectivement plus important que
celui des guérillas d'extrême gauche, même s'il n'y a pas de
gradation dans l'horreur. Le plus grave, c'est que de nombreux
militants des droits de l'homme mettent en avant des liens
`évidents´ entre le nouveau président et ces paramilitaires
lorsqu'il était gouverneur de la province d'Antioquia, dont le
chef-lieu n'est autre que Medellin. S'il n'y a pas de preuves
irréfutables, les indices sont nombreux. L'un de ses grands amis
d'enfance appartenait au cartel de Medellin et est aujourd'hui
emprisonné pour trafic de drogue. Depuis lors, des liens troubles
persistent: Alvaro Uribe aurait assisté à des réunions en présence
du cartel. Quant aux milices de l'AUC, elles auraient plus d'une
fois été utiles au nouveau président dont le père aurait été tué par
les Farc -du moins est-ce là la version officielle...
`Or, les paramilitaires sont bel et bien des terroristes comme
les autres´, insiste Jean-Paul Marthoz. `La priorité
aujourd'hui, c'est de renouer le dialogue politique et d'assurer la
protection des personnes jouant le jeu de la démocratie. Ces
dernières années, on a eu tendance à les assimiler à des supports
des guérillas et à les assassiner, purement et simplement.´ On a
ainsi rendu toute vie civile impossible. M.Uribe aura-t-il le
courage d'inverser la tendance? `Parfois, les hommes de paix sont
ceux auxquels on s'attendait le moins.´
Voici quelques années, dans un des rares entretiens accordés à la
presse, en l'occurrence au `Cambio 16´, Carlos Castano,
paramilitaire numéro un, rétorquait à la journaliste qui
l'interviewait au sujet des actes sanglants attribués à ses milices:
`Je répond à ceux qui portent de telles accusations que les
ligues d'auto-défense ne sont pas responsables des actes de
barbarisme. La faute est liée au conflit lui-même. Je crois
sincèrement, en dépit de tout ce que l'on dit, que les victimes font
partie des coupables et que nous permettons par notre action
d'éviter que des innocents soient blessés.´ Oui, pour sortir la
Colombie du gouffre, il faudra beaucoup de courage tant l'impunité y
est devenue une seconde nature.
© La Libre Belgique 2002