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Données sur la Colombie
Sur le site de la CIA (en anglais)

Colombie

La sixième division
OLIVIER MOUTON

Mis en ligne le 06/08/2002
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Le président colombien Alvaro Uribe, qui entre en fonction ce 7 août, aura la redoutable tâche de pacifier un pays déchiré par la guerre civile depuis 1964. Cela signifie vaincre la guérilla marxiste, mais aussi arrêter les paramilitaires d'extrême droite. Or, ses liens avec le pouvoir sont avérés.

EPA

ENQUÊTE

Luis Guillermo Perez Casas est avocat et secrétaire général adjoint de la Fédération internationale des Ligues des droits de l'homme. Son pays d'origine, celui qui habite son coeur, c'est la Colombie. Mais depuis l'automne, il vit en Belgique. Contraint et forcé. `J'ai reçu plusieurs fois des informations très précises selon lesquelles je risquais de me faire tuer´, explique-t-il. `La décision officielle avait été prise par l'armée et des groupes paramilitaires devaient exécuter ce mandat. Au début, il y a eu une espèce de harcèlement à notre égard. Comme pour nous laisser une dernière chance de partir. Nous avons été quelque temps au Mexique avant de revenir en Colombie, avec l'espoir d'être oubliés. Mais nous avons très vite compris que c'était intenable.´

S'il en est arrivé là, c'est parce qu'il fait partie d'un collectif d'avocats -le `Colectivo de Abogados José Alvear Restrepo´- qui a décidé de dénoncer les collusions entre le pouvoir, l'armée officielle et les paramilitaires des Autodéfenses unies de Colombie (AUC). Cette milice d'extrême droite comptant quelque 13000 personnes -et que les Colombiens ont pris l'habitude d'appeler `la sixième division´ en raison de ses liens avec l'armée officielle- lutte rageusement contre les deux guérillas marxistes des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc) et de l'Armée de libération nationale (ELN). D'où une guerre civile sans pitié. Engagé pour les droits de l'homme, Luis Guillermo Perez Casas défendait une famille dans l'un des procès les plus importants contre les frères Castano, patrons des paramilitaires. Comme tant d'autres, ces paysans payaient un tribut aux paramilitaires. Pas assez élevé à leurs yeux. En guise de représailles, père et fils ont été assassinés.

`C'est une guerre sale, très sale´, dit ce militant des droits de l'homme, terriblement inquiet pour son pays dont l'histoire récente est atroce. `J'ai peur que la Colombie ne tombe dans une espèce de trou noir. La logique de guerre va continuer à se développer. Les rapports de forces actuels sont tels qu'il est impossible de sortir du conflit par la voie armée. Le rêve serait de retrouver un pays où le dialogue social est rétabli afin d'arriver à un nouveau consensus. Mais c'est un rêve à long terme.´

Le ver est bien ancré dans le fruit. Actuellement, on parle beaucoup de l'action néfaste des guérilleros des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc), qui comptent quelque 17000 hommes. Et pour cause. En attendant l'arrivée officielle du président `musclé´ Alvaro Uribe, ce mercredi, les Farc ont multiplié les démonstrations de force. Le dialogue entamé avec le président sortant Andres Pastrana ayant tourné court, elles ont procédé à de nombreux enlèvements -dont celui de la très médiatique Ingrid Betancourt, candidate à l'élection présidentielle- et menacé les maires dans tous le pays. Les miliciens des AUC, eux, sont plus discrets. Mais ils sont pourtant bien plus violents. Selon les sinistres recensements effectués par les organisations internationales, quelque 75pc des victimes tombent sous les balles des paramilitaires contre 20pc environ sous celles des guérillas marxistes, le `solde´ étant sur le compte de l'armée officielle.

`Dénoncer les Farc pour leurs liens avec les narcotrafiquants, c'est de l'hypocrisie absolue´, témoigne Luis Guillermo Perez Casas. `La zone où est effectué le traitement de la coca, dans le Nord, est contrôlée par les paramilitaires, tandis que les guérillas sont présentes dans le Sud où des petits paysans cultivent la feuille de coca de façon traditionnelle.´ Et le secrétaire général adjoint de la Fédération internationale des ligues des droits de l'homme de conter par le détail l'histoire officieuse de cette armée parallèle. Dans les années quatre-vingt, les cartels de la drogue sont surpuissants dans un pays gangrené par la violence. A Medellin, le célèbre Pablo Escobar décide un jour de faire de la politique pour et par lui-même. Il le payera de sa vie. Le cartel de Cali, lui, joue le jeu des groupes politiques traditionnels. Les Etats-Unis, raconte l'avocat, décident d'appuyer le cartel de Cali pour démanteler celui de Medellin. Pour ce faire, les frères Castano, membres de ce dernier, sont nommés chefs militaires du cartel de Cali. Ce sont aujourd'hui les principaux patrons des paramilitaires tandis que les principaux narcotrafiquants sont sous les verrous après avoir reçu la garantie qu'ils ne seraient pas extradés aux Etats-Unis.

`L'histoire des paramilitaires est une longue histoire´, soupire-t-il en regardant en l'air. Voici un mois, les Autodéfenses unies de Colombie ont été dissolues par leurs fondateurs en raison de rivalités internes... et de liens avec le narcotrafic. Les deux chefs des paramilitaires, Carlos Castano et Salvatore Mancuso, ont annoncé qu'ils poursuivraient leur combat contre les guérillas depuis leur fief du nord-ouest. `C'est de l'hypocrisie pure et simple´, commente à nouveau Luis Guillermo Perez Casas. `C'est un geste posé pour redorer leur image aux yeux des Etats-Unis.´ En septembre 2001, les AUC ont été placées par Washington sur la liste des organisations terroristes. Non sans mal, d'ailleurs. `Et aujourd'hui, les liens avec le pouvoir risquent d'être encore plus étroits´, analyse notre interlocuteur colombien. Le nouveau président Alvaro Uribe a annoncé qu'il armerait quelque dix mille citoyens pour vaincre les Farc. Des milices privées qui vont rejoindre les paramilitaires... `Mêler les civils à la guerre, c'est la pire des choses...´

`Nous trouvons cela extrêmement dangereux´, acquiesce Jean-Paul Marthoz, responsable du bureau européen de Human Rights Watch. `Historiquement, le recours à des forces paramilitaires a toujours été à l'origine d'une explosion des violations des droits humains, comme on a pu le voir en Algérie ou au Guatemala. L'arbitraire devient généralisé.´ Pour cette organisation de défense des droits humains née à Washington, la Colombie est désormais une priorité `parce que c'est une guerre d'une dureté absolument effroyable´. Et l'arrivée du messie Uribe renforce ce sentiment. `Nous le jugerons sur ses actes´, souligne Jean-Paul Marthoz. `Mais des signaux plus clairs auraient pu être envoyés depuis l'Europe et les Etats-Unis pour signifier au nouveau président qu'on veillerait au respect des droits humains.´

Le conflit colombien est devenu, comme toutes les guerres qui s'enlisent, terriblement complexe à décoder. Les partis pris sont permanents. Et comme au Proche-Orient, l'incompréhension est à ce point grande qu'on ne sait plus très bien où se trouve la vérité. `Nous appliquons les mêmes règles à tous les combattants´, insiste-t-on chez Human Rights Watch. `Nous avons publié une série de rapports prouvant l'existence de liens très clairs entre les paramilitaires et l'armée. Basés sur la technique de l'enquête, ils sont imparables et n'ont d'ailleurs pas été contestés par la Colombie. Dans nos recommandations, nous avons toujours demandé au gouvernement Pastrana de s'engager à lutter contre les groupes non officiels. Il s'agissait de mesures très simples, comme le fait de relever certains officiers de leurs fonctions. Jusqu'ici, rien ne s'est passé.´

L'un des rapports les plus denses de l'organisation, publié en septembre 2001, se nomme `La sixième division´. On l'a dit: c'est de cette manière que la population a coutume d'appeler les Autodéfenses unies de Colombie (AUC). Parce que l'armée colombienne a cinq divisions et qu'elle s'adjoint aisément les services des milices. `La Colombie est plus complexe que ce que cette perception un peu caricaturale implique´, précisent les rapporteurs en guise de préambule. Le président Andres Pastrana, son vice- président, les ministres, des généraux... dénoncent ouvertement les paramilitaires. Mais ces relations nauséeuses peuvent toutefois être considérées comme un `mariage´. Les faits décrits dans ce rapport sont de types différents: communications radio, contacts par téléphones cellulaires, partages de connnaissances, soldats de l'armée actifs dans des troupes paramilitaires, utilisation commune de matériel militaire, paiement par les paramilitaires de primes à des officiers militaires pour leur soutien,... Bref, le dossier est lourd.

Trois brigades de l'armée sont particulièrement visées. La 24e, basée à Putumayo à la frontière équatorienne, coordonne des actions avec les paramilitaires auxquelles participent aussi les bataillons de lutte contre les narcotrafiquants soutenus par les Etats-Unis. On lui attribue clairement des assassinats arbitraires, des agressions de villages et des attaques contre des peuples indignènes. Sous couvert de lutte contre la drogue, des coups se perdent. Une autre brigade mentionnée est la 3e, située à Cali. `Les communications téléphoniques sont permanentes avec l'armée´, affirment les rapporteurs de Human Rights Watch. Les `historiques´ de GSM peuvent raconter beaucoup de choses. Enfin, la 5e brigade installée à Bucaramanga n'est pas en reste. Une douzaine de villages seraient sous sa coupe.Les liens entre paramilitaires et pouvoir sont donc prouvés. Et le poids des violences des AUC, aujourd'hui artificiellement `dissoutes´, est objectivement plus important que celui des guérillas d'extrême gauche, même s'il n'y a pas de gradation dans l'horreur. Le plus grave, c'est que de nombreux militants des droits de l'homme mettent en avant des liens `évidents´ entre le nouveau président et ces paramilitaires lorsqu'il était gouverneur de la province d'Antioquia, dont le chef-lieu n'est autre que Medellin. S'il n'y a pas de preuves irréfutables, les indices sont nombreux. L'un de ses grands amis d'enfance appartenait au cartel de Medellin et est aujourd'hui emprisonné pour trafic de drogue. Depuis lors, des liens troubles persistent: Alvaro Uribe aurait assisté à des réunions en présence du cartel. Quant aux milices de l'AUC, elles auraient plus d'une fois été utiles au nouveau président dont le père aurait été tué par les Farc -du moins est-ce là la version officielle...

`Or, les paramilitaires sont bel et bien des terroristes comme les autres´, insiste Jean-Paul Marthoz. `La priorité aujourd'hui, c'est de renouer le dialogue politique et d'assurer la protection des personnes jouant le jeu de la démocratie. Ces dernières années, on a eu tendance à les assimiler à des supports des guérillas et à les assassiner, purement et simplement.´ On a ainsi rendu toute vie civile impossible. M.Uribe aura-t-il le courage d'inverser la tendance? `Parfois, les hommes de paix sont ceux auxquels on s'attendait le moins.´

Voici quelques années, dans un des rares entretiens accordés à la presse, en l'occurrence au `Cambio 16´, Carlos Castano, paramilitaire numéro un, rétorquait à la journaliste qui l'interviewait au sujet des actes sanglants attribués à ses milices: `Je répond à ceux qui portent de telles accusations que les ligues d'auto-défense ne sont pas responsables des actes de barbarisme. La faute est liée au conflit lui-même. Je crois sincèrement, en dépit de tout ce que l'on dit, que les victimes font partie des coupables et que nous permettons par notre action d'éviter que des innocents soient blessés.´ Oui, pour sortir la Colombie du gouffre, il faudra beaucoup de courage tant l'impunité y est devenue une seconde nature.

© La Libre Belgique 2002

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