| Février 2006 : les secrets de l'affaire Betancourt | |
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Le Nouvel Obs 23 février 2006 |
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Quatre ans, jour pour
jour, après son enlèvement, la Franco-Colombienne Ingrid Betancourt n'a
toujours pas été libérée. De l'expédition avortée des services français
en juillet 2003 aux coups fourrés et aux faux pas diplomatiques, Serge
Raffy nous raconte les dessous d'une histoire où, à côté d'une mystérieuse
« piste suisse », on retrouve l'écho des affrontements entre Dominique
de Villepin et Nicolas Sarkozy
Ils sont seuls. Sans armes, sans téléphone cellulaire, sans matériel de reconnaissance. Leur hantise : éviter d'être repérés par les satellites espions. Ils ont débarqué dans cette zone de tous les dangers, en décembre dernier, à bord d'un hélicoptère de la Croix-Rouge, quelque part à l'est de Cali, dans la sierra truffée de canyons, de vallées invisibles, de pitons rocheux. Devant eux, la carcasse d'une voiture calcinée leur annonce qu'ils sont bien dans un territoire des Farc, les Forces armées révolutionnaires colombiennes. Les guérilleros utilisent la même technique : ils brûlent les voitures, qu'ils abandonnent sur le bas-côté pour marquer leur territoire. Le message est clair : à partir d'ici, peligro de muerte, danger de mort. Sur le chemin escarpé, les deux hommes avancent à dos de mulet. Leur mission : explorer une aire sécurisée pour une rencontre entre les Farc et le gouvernement colombien, afin de négocier une éventuelle libération d'une soixantaine d'otages politiques colombiens, dont Ingrid Betancourt. Jean-Pierre Gontard et Noël Saez ont l'habitude de ces escapades en terrain miné. Ils sont tous les deux spécialistes de la Colombie. Gontard le Suisse, universitaire spécialiste de l'Amérique latine, directeur adjoint de l'Institut universitaire d'Etudes du Développement de Genève, et Saez le Français, ancien consul de France en Colombie, depuis des années, ont rencontré les chefs de la guérilla aux quatre coins du pays, dans la jungle la plus reculée ou sur des nids d'aigle inaccessibles. Début décembre 2005, ils reviennent sur le terrain. Encore et encore. Ils visitent le pueblo d'El Retiro, son école, sa chapelle, où devrait se dérouler la « conférence ». Le duo d'explorateurs fait de la topographie et de la photographie. Les deux hommes vérifient les postes de contrôle où seront installés les 50 observateurs internationaux, les chemins d'accès pour les officiels colombiens et ceux réservés aux émissaires de la guérilla. Chaque secteur est fouillé, ratissé, ausculté. Si tout va bien, dans quelques semaines, le gouvernement colombien et ses ennemis de la guérilla vont discuter du sort d'Ingrid Betancourt, de Clara Rojas, son amie, et des autres otages. Le président Uribe a donné son accord pour ce Yalta andin. Les Farc, elles, traînent les pieds, jouent la montre. Jean-Pierre Gontard et Noël Saez ne sont pas surpris. Ils connaissent les réactions de la guérilla. Ne jamais se découvrir. Ils savent que dans cette partie de poker menteur rien n'est simple. Les deux parties se renvoient la balle avec une rare constance. Les Farc, industriels de la prise d'otages - on en compte plus de 3 000 aujourd'hui sur tout le territoire colombien -, jouent au chat et à la souris avec le pouvoir de Bogota mais aussi avec tous les gouvernements qui les approchent. Sans véritable soutien populaire, cette armée de 17 000 combattants - composée pour moitié de femmes et de nombreux mineurs - éclatée dans les zones sauvages du nord et du sud, près de la Cordillère, composée d'une soixantaine de fronts, n'a ni les moyens ni l'ambition de prendre le pouvoir. Elle attend des jours meilleurs. Au sommet de la hiérarchie ? Un secrétariat très léniniste de sept hommes qui ne se réunissent jamais physiquement, pour des raisons de sécurité. Le chef, Marulanda, dont le nom véritable est Pedro Antonio Marin, est un septuagénaire d'origine paysanne, un guajiro madré et roublard, héros pour les uns, criminel pour les autres. « C'est un Fidel Castro que l'histoire a oublié dans la Sierra Maestra et qui joue «le Désert des Tartares» depuis près d'un demi-siècle, sur fond de jungle amazonienne et de champs de coca », ironise un diplomate colombien. Marulanda, général Tapioca ou commandant Guevara ? Depuis 1958, date de la fondation de son mouvement, il occupe le terrain et a échappé à tous les guets-apens. Une longévité insolente. « Il faut comprendre que les gens de la guérilla n'ont pas la même notion du temps que nous, précise Jean-Pierre Gontard. Ils n'ont pas le même échéancier politique. Ils vivent hors des calendriers ordinaires. Mais il arrive parfois qu'ils fassent des gestes de bonne volonté. En attendant, il ne faut pas trop s'agiter. Etre patient. Infiniment patient. » Gontard et Saez con-naissent le dossier Betancourt dans le moindre détail. L'enlèvement, le 23 février 2002, dans la région de San Vincente del Caguan, en pleine campagne présidentielle. La première cassette vidéo, l'été qui suit, où on la découvre fatiguée, balbutiante. Et puis les interventions de Dominique de Villepin, de Jacques Chirac, le voyage du président Uribe à Paris, le combat de la famille d'Ingrid, de sa mère Yolanda, ancienne députée, femme passionnée, exigeante, combative, les coups de colère de son ex-mari, le diplomate Fabrice Delevoye, de ses enfants. La médiatisation à outrance. Les attaques contre le président Uribe qui, comme le répète l'ambassadeur de Colombie à Paris, Miguel Gomez, « n'a jamais enlevé le moindre otage ». Quatre années folles, douloureuses, au cours desquelles certains ont oublié une vérité de La Palice : ceux qui détiennent la clé de la libération des otages sont les preneurs d'otages eux-mêmes. N'importe quel policier vous le dira. Les deux visiteurs du soir d'El Retiro en sont persuadés. Depuis deux ans, ils ont chacun de son côté pris contact avec les « kidnappeurs ». Noël Saez, en 2004, rencontre à cinq reprises les chefs des Farc pour tenter de faire libérer Ingrid Betancourt. Jean-Pierre Gontard, lui, a même réussi à faire libérer plus d'une centaine d'otages, sans faire de bruit. Sur la pointe des pieds. C'est ce succès qui a intrigué les Français. Quel est le secret de nos cousins helvètes ? Pourquoi réussissent-ils là où nous échouons ? Seule différence : les Suisses informent toujours le gouvernement colombien de l'activité de leur envoyé spécial sur le territoire colombien. Les Français, eux, ont à plusieurs reprises tenté de faire cavalier seul. Ils ont omis de prévenir le président Uribe des balades dans la jungle de Noël Saez. C'est dans ce contexte de tension que survient l'affaire de l'équipée amazonienne, en juillet 2003 : l'opération 14 juillet. Elle est révélatrice du climat politique qui entoure la détention d'Ingrid Betancourt. Fin juin, Yolanda Pulecio et sa fille Astrid sont convoquées chez le président Uribe. Ses services ont intercepté un paysan de la région du Putumayo, zone où serait détenue Ingrid Betancourt. Selon lui, les Farc veulent se débarrasser de leur otage, gravement malade, et de son amie Clara Rojas. Elle serait atteinte d'une maladie intestinale, insensible aux antibiotiques classiques. Il faut partir d'urgence pour Leticia, ville au coeur de l'Amazonie, à la frontière entre la Colombie et le Brésil. Astrid Betancourt n'hésite pas. Elle ira sur place. Elle prévient aussitôt les autorités françaises. Au Quai-d'Orsay, on s'étonne de cette demande. Depuis quelques mois, un collaborateur de Dominique de Villepin rencontre régulièrement à Madrid un représentant des Farc. Ce sont les guérilleros colombiens eux-mêmes qui ont pris contact avec Paris. Pourquoi ?Le chef des Farc, le fameux Marulanda, connu aussi sous le pseudonyme de Tirofijo, âgé de 74 ans, est tombé sous le charme de Dominique de Villepin à l'ONU, en février. Le vieux guerrier a un faible pour ce flibustier qui « a nargué l'impérialisme américain ». Il est prêt à faire un geste pour lui. Pourquoi les Farc n'utilisent pas le canal de Madrid pour faire passer le message à Paris sur l'état de santé d'Ingrid ? L'interlocuteur de Madrid, lui, n'a jamais évoqué une Ingrid gravement malade. Au contraire. Il a même assuré qu'elle était en bonne forme et qu'elle était sous la surveillance directe d'un des patrons des Farc, El Mono Jojoy, le plus proche collaborateur de Marulanda. Pour eux, pas question de ne pas bichonner celle qu'ils surnomment le « Premio mayor », le Gros Lot ou encore « le Bijou » ou « la Perle ». En d'autres termes, pour les Farc, Ingrid Betancourt est la plus belle prise de leur histoire. Pourquoi ? Parce qu'elle a une dimension internationale que jamais aucun otage étranger n'a atteinte. En Europe, plus de 180 comités de soutien ont été constitués. Ingrid la rebelle, Ingrid la pasionaria, Ingrid l'otage n'est pas une star française mais européenne. C'est une proie de luxe, une guest star. Il y a bien sûr aussi la relation amicale avec Dominique de Villepin, qui fut son maître de conférences à Sciences-Po, à Paris, au début des années 1980. Ce paramètre n'est pas négligeable. Mais pas autant qu'on voudrait le croire. Chez les Farc, le message est clair : Ingrid est une otage « cinq étoiles ». Au moment où Astrid s'apprête à partir dans la jungle, à la frontière brésilienne, à Paris, on a donc de sérieux doutes sur cette libération précipitée. Pierre-Henri Guignard, adjoint de Pierre Vimont, directeur de cabinet du ministre, rédige même un rapport évoquant un piège. Et si cette opération visait à déstabiliser Dominique de Villepin ? Les services secrets colombiens, voire américains, ont-ils manigancé un guet-apens pour punir Villepin et sa politique anti-Bush ? En voyage officiel à Moscou, le ministre des Affaires étrangères français est informé du développement de l'affaire. Il parvient à joindre Astrid Betancourt, en pleine forêt amazonienne, à Leticia. La soeur d'Ingrid a laissé le numéro de téléphone de la pharmacie du village pour qu'il puisse la joindre. Elle confirme au ministre qu'elle a bien rencontré deux guérilleros des Farc sur les bords du fleuve Iça et qu'Ingrid « va être libérée dans les deux jours » dans la zone où elle se trouve. Il y a urgence. Elle ajoute qu'elle n'a aucune confiance dans le gouvernement Uribe, qui peut à tout moment faire capoter le sauvetage. Que faire ? Dominique de Villepin n'hésite pas une seconde. « S'il y a une chance sur cent que cette histoire soit vraie, dit-il, il faut tenter notre chance. Il ne faut avoir aucun regret. » Il donne son feu vert. C'est Pierre-Henri Guignard, le diplomate qui avait émis des réserves, qui part, avec un médecin et quatre agents de la DGSE. Vingt heures d'avion dans un froid glacial, dans la soute d'un Hercule C130, équipé d'une civière, d'un défibrillateur, d'un kit de survie et de médicaments chirurgicaux pour des interventions intestinales. La suite ? Une opération éventée dès les premières minutes par la presse brésilienne. Un retour peu glorieux à Paris de l'équipage du C130. Quant à Astrid Betancourt, elle a aussi été arrêtée par la police brésilienne alors qu'elle regagnait le territoire colombien par le fleuve. Elle subit huit heures d'interrogatoire à Tabatinga, tout comme les bonne soeurs qui l'accompagnaient par hasard sur le bateau. En rentrant à Bogota, elle apprend le fiasco de l'opération et le tohu-bohu médiatique qu'elle a suscitée. Elle est persuadée que les Français ont été piégés. Pour elle, une « manip » aurait été concoctée par une officine de renseignements afin d'abattre politiquement Villepin en lui collant un mini « Rainbow Warrior » sur le dos... Absurde ? Les Farc démentent de leur côté avoir jamais proposé une libération pour des raisons médicales. Troublant. Elle téléphone à Dominique de Villepin et s'excuse de l'avoir mis dans un tel pétrin. Ce dernier réplique : « Ne t'inquiète pas. Je sais me défendre. Et, de toute manière, s'il fallait le refaire, je le referais. » Ironie du sort : au même moment, Nicolas Sarkozy, invité par le président Uribe dans le cadre de la lutte contre le terrorisme et contre le trafic de drogue, se trouve à Bogota. Chez Dominique de Villepin, on l'avait prévenu depuis quelques semaines que le Quai-d'Orsay négociait discrètement avec les Farc et qu'en se rendant à Bogota il pouvait compromettre les négociations. Après avoir longtemps hésité et retardé son départ à plusieurs reprises, le ministre de l'Intérieur s'est finalement envolé pour Bogota. Cette fois, il saute sur l'occasion pour enfoncer son rival. Il lâche aux journalistes la petite phrase qui tue : « Villepin est un fou ! Vous vous rendez compte ? C'est comme si le Brésil montait une opération clandestine à Saint-Laurent-du-Var sans prévenir Paris ! » Le coup fait très mal. Sarkozy est en position de force. Il en profite pour tenter de récupérer le dossier Betancourt. Il envoie son épouse, Cécilia, visiter le foyer de jeunes en difficulté de Yolanda, la mère d'Ingrid. Au cours de la conversation, Cécilia Sarkozy promet des fonds pour les bonnes oeuvres de Yolanda. Un proche de Nicolas Sarkozy, ancien collaborateur à la mairie de Neuilly, téléphone même, de Paris, à Astrid Betancourt. Il la supplie de se rendre à une réception organisée par le ministre de l'Intérieur à l'ambassade de France de Bogota. Pour la photo... En rentrant à Paris, Nicolas Sarkozy, triomphant, indique clairement qu'il reprend le dossier en main. Il envoie discrètement en Suisse le directeur de la DST, Pierre Bousquet de Florian. La piste suisse devient de plus en plus fréquentée... Pendant deux ans, on tente de trouver une nouvelle approche. Jean-Pierre Gontard prévient : fini les coups foireux, les doubles jeux. Désormais, il faut de la transparence. A la manière suisse. La méthode est simple : respecter le président Uribe tout en maintenant les contacts avec les Farc, et surtout ne pas faire d'Ingrid Betancourt une sainte martyre. Les Colombiens en ont tant ! C'est d'ailleurs ce qu'a réclamé Ingrid Betancourt elle-même dans sa seconde cassette vidéo, en août 2003, où on la voit vivante, combative. Elle ne veut être qu'une otage parmi d'autres. Depuis son lieu de détention, elle a sans doute compris que les gesticulations médiatiques ne faisaient qu'aggraver sa situation. Le fameux principe des enchères : plus on en parle, plus les prix montent. Pour la sauver faut-il l'oublier ? En tout cas, tous les observateurs comprennent que Nicolas Sarkozy, au-delà des rivalités politiques franco-françaises, a raison. Il faut jouer la piste suisse. « Débétancourtiser » l'affaire des otages colombiens. Quand Dominique de Villepin retourne place Beauvau, il reprend la ligne Sarkozy, sans états d'âme. Même chose à Matignon. Il pense toujours à Ingrid Betancourt, mais n'en parle plus. La piste suisse ? Il l'encourage. Pragmatique, le Premier ministre envoie le 26 janvier son ministre des Affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy, harmoniser les relations avec le président Uribe. Mission réussie. Le message transmis à Bogota ? La France a bien compris : oui, ceux qui détiennent Ingrid Betancourt sont les Farc, et personne d'autre. Ce sont eux qui ont les clés de sa libération. Eux qui ne donnent aucune information sur elle depuis plus de vingt-huit mois. Une forme de torture inhumaine. Cette technique du silence fait partie des méthodes politiques du groupe « terroriste » : provoquer l'insécurité absolue, le doute sur la survie de l'otage. « Il leur arrive souvent de négocier des rançons pour des gens qu'ils ont déjà assassinés », raconte un fonctionnaire du Quai-d'Orsay. Un exemple de la férocité de la guérilla ? Le cas de l'otage franco-colombienne, totalement oubliée, Aida Duvaltier, 71 ans, enlevée il y a quatre ans par un groupe dissident de l'EPL, un autre mouvement de lutte armée. On a retrouvé son corps il y a quelques jours, grâce au témoignage d'un repenti. Premières constatations : la vieille dame est morte quelques mois après son rapt. La guérilla a quand même réclamé une rançon, l'a obtenue, sans jamais avouer son décès. Monstrueux ? Au pays du réalisme magique, la tragédie est partout. Dernier cas connu : le 15 février dernier, les Farc annoncent le décès par maladie d'un capitaine de la police, otage depuis 1998. Détail singulier : il s'appelait Julian Ernesto Guevara Castro. Ses parents étaient des disciples du Che et de Fidel... A quelques mois de l'élection présidentielle en Colombie, qui devrait voir, en mai prochain, la réélection d'Alvaro Uribe dans un fauteuil, quelle est la marge de manoeuvre des Farc ? Pourquoi les chefs guérilleros accepteraient-ils, sous le patronage de la France, de la Suisse et de l'Espagne, un échange humanitaire cautionné par un homme politique qui a juré leur perte et qui a le soutien de trois Colombiens sur quatre ? Le troc qu'on leur propose est simple : 500 guérilleros incarcérés contre 60 otages politiques. Le marchandage va-t-il, une fois de plus, se perdre dans les brumes de la sierra ? A El Retiro, les émissaires européens gardent la pose : ils sont optimistes. « Ce pays réserve parfois de belles surprises. Il ne faut pas désespérer. Et continuer le travail de fourmi », dit Jean-Pierre Gontard. El Retiro ? En français, cela se traduit par « lieu de paix »... Serge
Raffy |
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