Maurice Lemoine est
rédacteur en chef adjoint au Monde diplomatique, spécialiste de
l'Amérique latine. Il publie, le 22 avril prochain, "Amérique
centrale, les naufragés d'Esquipulas", aux éditions
l'Atalante.
Propos
recueillis par Jérôme Hourdeaux, Le Nouvel
Observateur
Quels sont les objectifs poursuivis par les FARC?
Les
FARC sont nées
officiellement en 1964 mais sont les héritières des guérillas de 1948.
Leur objectif aujourd'hui n'est plus la prise du pouvoir par la lutte
armée et l'établissement d'un régime socialiste tel qu'on les a connues
dans les années 60. Elles veulent désormais une réforme sociale très
profonde et l'ouverture d'un espace démocratique dans un pays qui, même
s'il s'agit d'une démocratie formelle depuis longtemps, a vu se partager
le pouvoir depuis l'indépendance entre deux partis: le libéral et le
conservateur.
Depuis trois ans, le président Pastrana menait des négociations
pour lesquelles une zone démilitarisée de 42.000 kilomètres carrés avait
été établie. Or, ces discussions viennent d'être rompues unilatéralement
par le gouvernement colombien, ouvrant une période de guerre
totale.
Les
négociations étaient en trompe l'oeil. Lorsque les discussions ont
commencé, il était clair que le gouvernement devait s'attaquer au
problème du paramilitarisme. Ce sont des groupes qui sont responsables
de 70% des violations des droits de l'homme en Colombie et qui sont
infiniment plus meurtriers que les FARC.
Mais,
durant tout ce conflit, non seulement le gouvernement ne s'est pas
attaqué aux paramilitaires, mais en plus il s'est lancé dans le "plan
Colombie", dans le cadre duquel les Etats Unis lui ont versé 1,3
milliards de dollars. Grâce à cet argent, le gouvernement a, durant ces
trois années, considérablement renforcé son armée.
On a
souvent accusé la guérilla d'intransigeance, ce qui est vrai. Mais on
oublie aussi de dire que le gouvernement n'a pas eu une attitude de
recherche d'une solution de paix et donne plutôt l'impression d'avoir
profité de ces trois ans pour renforcer son pouvoir
militaire.
Pourquoi avoir recours à
l'enlèvement?
L'objectif est très clair: échanger les otages,
ainsi qu'un certain nombre d'officiers de la police et de l'armée entre
leurs mains, contre des guérilleros emprisonnés. Il s'agit d'un objectif
politique et symbolique.
Les FARC, avec 17.000
hommes, sont la plus importante guérilla du pays et ne manquent pas de
combattants. Il y a un an, elles détenaient environ 500 policiers et
militaires. Pendant des mois, elles en ont demandés l'échange contre des
guérilleros emprisonnés. Finalement, les FARC ont décidé
unilatéralement d'en libérer 450. A l'époque le gouvernement n'avait
libéré de son côté que 13 guérilleros malades. C'est donc pour eux un
objectif qui demeure. Et, dans la mesure où la guerre est relancée par
la rupture des négociations, il est évident que les FARC actuellement
font monter la pression.
En 1982, le
président Bétancourt avait déjà signé un accord avec les FARC, au terme
duquel la guérilla disposait d'un an pour constituer un parti politique
et pour se lancer dans la lutte démocratique. Elles ont alors participé
à la création de l'Union patriotique, qui a effectivement participé aux
élections municipales, enregistrant des succès modestes mais réels. Dans
les 18 mois qui ont suivi, 4.000 des militants, dirigeants et cadres de
l'Union patriotique ont été assassinés par les paramilitaires. Il faut
garder cette épisode en tête pour comprendre l'âpreté des FARC à négocier. Il
ne s'agit pas pour eux de lâcher les fusils, pour dans six mois se
trouver au cour de la cible
Pourquoi avoir choisi Ingrid
Bétancourt?
Si on se met dans la position d'un mouvement
révolutionnaire, elle n'était pas la priorité car il s'agit de la seule
membre du Congrès colombien à mener une lutte courageuse contre la
corruption des partis politiques et du gouvernements. Il s'agit ici d'un
concours de circonstances.
Je connais
bien Ingrid Bétancourt. Quand j'ai appris son enlèvement j'ai été très
inquiet. Mais d'une certaine manière, et cela va peut-être paraître
paradoxal, j'ai été relativement soulagé lorsque j'ai appris qu'elle
avait été prise par les FARC et pas par
quelqu'un d'autre, des paramilitaires par exemple.
En
Colombie, il y a deux phénomènes: les guérillas et les paramilitaires.
Et lorsque qu'un paysan, un syndicaliste, ou n'importe qui d'autre,
tombe entre les mains des paramilitaires, il n'en sort pas vivant. Les FARC ont une
position beaucoup plus politique, ils n'assassinent pas les
prisonniers.
Tant
qu'Ingrid Bétancourt est entre les mains des FARC, je dirais
qu'elle relativement en sécurité, même si sa situation est
inconfortable. Etant entendu évidemment que tout dépend ensuite de la
décision de l'armée de lancer une opération pour la libérer. Ce à quoi
sa famille s'oppose.
La raison
voudrait que l'on n'entreprenne rien. Mais au vu des précédents, l'armée
aurait tout intérêt à que Ingrid de Bétancourt se fasse tuer entre les
mains de la guérilla. Ce serait pour eux un coup politique
extraordinaire. Il peut y avoir cette tentation, d'autant plus qu'Ingrid
Bétancourt est détestée par toute la classe politique colombienne. Donc
elle est, à mon sens, plus en danger du fait des réactions du
gouvernement et de l'armée que du fait de sa détention par les FARC.