Entretien publié en mars 2001 par Le
Soir Magazine:
Silhouette légère mais détermination de
poids. Ingrid Pulecio Betancourt, 40 ans, vous regarde droit dans les
yeux quand elle évoque son action en Colombie. Une action légitimée par
les urnes (elle est sénatrice depuis 98 avec un record de voix) et
jusqu'au-boutiste. Sa cause, c'est son pays. Ses ennemis: la corruption généralisée,
les cartels de la drogue, les infamies politiques. Son but: ramener la démocratie
à Bogota et briser la spirale de la misère. Ses méthodes: dénoncer les
scandales, dire la vérité, croiser le fer avec la mafia. Au péril de sa
vie. En payant le prix fort. Ingrid Betancourt a essuyé les insultes, les
rumeurs assassines, les menaces sur ses enfants, les tentatives de meurtre.
Plus on l'attaque, plus on la mobilise. Cette femme-là a des accents sincères.
Elle ne se prend pas pour la providence. Elle est guidée par sa
conscience. Elle veut convaincre et a même entamé pour ce faire une grève
de la faim qui l'a menée au coma en 1996. En lutte depuis dix ans, elle
est devenue aussi gênante que populaire. Elle incarne la résistance et
l'espoir, la dignité et la chance de tourner le dos à des pratiques qui
ne sèment que la ruine, la violence et la peur.
BERNARD MEEUS: Vous avez renoncé à une vie
dorée pour vous engager. Quel fut le déclic de votre combat?
INGRID BETANCOURT: Je vivais en France. J'avais 28
ans. J'étais mariée et mère de deux enfants. Une nuit d'insomnie, j'ai
reçu un coup de fil de ma mère depuis la Colombie. Elle était en larmes
et m'avertissait qu'on avait tué Luis-Carlos Galan, le candidat à la présidence
qui incarnait l'espoir d'un renouveau. C'était il y a dix ans, la Colombie
vivait sous les bombes, en pleine guérilla contre Pablo Escobar. Le pays
était écartelé entre le bien et le mal. Avec la mort de Galan, on a eu
l'impression que la victoire était dans le camp du crime. Mon père
m'avait éduquée dans l'idée que j'avais une dette envers la Colombie,
qui l'avait nommé ambassadeur en France. Je me suis dit qu'il fallait se
battre pour la liberté et rentrer au pays.
BM: Le pays était-il à ce point en danger?
IB: C'était un tremblement de terre: on a vu le gouffre s'ouvrir devant
nous. La lâcheté n'était plus de mise.
BM: Comment faire pour s'armer de courage à 28
ans et sans expérience?
IB: Le premier mouvement est viscéral. Il part du ventre. C'est comme une
grande colère. J'étais choquée par ce que j'ai découvert en Colombie.
Et j'ai choqué à mon tour pour provoquer une réaction des Colombiens.
J'ai débarqué avec une vision européenne du rôle de l'Etat, je l'ai
verbalisée, et les gens ont compris. Ils avaient besoin que quelqu'un
nettoie la plaie. Au départ, on ne sait pas par où commencer. On y va et
on quitte le champ de l'abstrait. En matière de corruption, on donne des
noms! Je sais que je m'en prends à des gens très puissants qui veulent me
détruire. C'est mon premier combat, pour survivre, pour me défendre. Je
me bats comme une folle pour continuer.
BM: Vous soupçonniez cette force en vous?
IB: Disons que j'ai traversé des moments durs qui ont renforcé mon caractère.
Mais je me serais volontiers passé de cette vie-là!
BM: Comment oser s'attaquer aux cartels de
Medellin, puis de Cali quand on est aussi fluette que vous? N'est-ce pas un
peu insensé?
IB: Ces considérations n'entrent pas en jeu. Seule compte la contribution
en tant qu'être humain, de donner un bon exemple pour voir ensuite
d'autres reprendre le flambeau. J'aurai peut-être la chance d'assister à
la transformation de la Colombie. Je voudrais voir ce pays en paix et
savoir que mes petits-enfants seront fiers d'être colombiens. J'ai connu
une autre Colombie il y a vingt ans. La drogue s'y est implantée à cause
de la corruption politique, c'est à elle qu'il faut s'attaquer en priorité.
BM: Etre femme n'est-il pas un handicap de plus
dans ce contexte?
IB: C'est un avantage parce que la Colombie est un pays en guerre et que
les hommes ont laissé la place libre. Nous subissons le machisme ambiant
mais nous assumons: 70% des chefs de famille sont des femmes. Gabriel
Garcia Marquez a dit que les femmes devront gouverner car elles réussiront
là où les hommes ont échoué et que cette espérance appartient au XXIe
siècle. Nous sommes dans un monde d'hommes où l'on règle les conflits
par une balle dans la tête. L'accès au pouvoir est difficile, mais je me
bats, même si on m'attaque sur ma vie privée! Je reçois des coups et
j'en donne et je reste résolument indépendante.
BM: Vous n'avez pas peur?
IB: Je vis avec la peur, je dors avec la peur. C'est ma compagne. Elle me
suit partout. Je suis prête à payer le prix, même si c'est la mort.
BM: La démocratie en Amérique latine a-t-elle
le même sens qu'en Europe?
IB: Il faut absolument lui donner le même sens. On ne peut pas se
contenter de moins. La démocratie doit être totale, elle doit s'améliorer
chaque jour. Il faut se battre pour elle avec conviction. Et ne jamais se
dire que tout est fichu, qu'on est battu d'avance car c'est déjà perdre
dans sa tête.
BM: Concrètement, comment agir?
IB: Il faut dénoncer, réveiller les consciences, poser des exigences. Il
faut que la démocratie apprenne à rendre des comptes. Il faut parler, désigner
les corrompus, faire fonctionner la justice et punir les coupables.
L'impunité prospère si tout est caché.
BM: Le drame de la Colombie, c'est la culture
de la coca. Peut-on bâtir un avenir, notamment agricole, sans la coca?
IB: Evidemment. La Colombie était autrefois très prospère avant que la
cocaïne ne pourrisse tout. Les terres fertiles ne manquent pas,
l'agriculture est riche. La coca pousse où rien ne pousse, dans la forêt
amazonienne au sol acide. Le problème est social, il touche 200.000
familles exclues des bonnes terres productives appartenant aux narcos. On
veut nous faire croire que l'éradication de la coca par des raids
chimiques va tout régler; en fait, cela causera une catastrophe écologique
dans un espace naturel fragile. Le problème est criant: pour obtenir l'équivalent
de ce qu'on produit sur un petit lopin de coca, il faut trois camions de
bananes, d'ananas ou de mangues, périssables, et qu'on ne peut pas
transporter faute de voies de communication. Le miracle de la coca, c'est
que c'est payé d'avance, transporté en avion, léger et non-périssable.
Comment trouver un substitut pour les familles? La réponse consiste à
leur permettre de cultiver des terres riches. Pour rappel, nous avons les
meilleurs rendements d'exploitation sucrière au monde! C'est bien la
preuve qu'on peut envisager une solution viable.
BM: Les E.U. ont mis en place un plan d'action
anti-coca: est-ce la bonne méthode?
IB: Il en va de la survie de notre société. Il faut que la Colombie se
libère de ce fléau de la drogue. L'intervention américaine n'est pas la
plus efficace, c'est du grand show. La vraie question, c'est la réforme
agraire, le seul moyen de dénarcotiser le pays.
BM: Vous devrez en passer par Washington?
IB: Non, notre sort se règle ici. Je veux un monde meilleur. Je veux le
soutien de la rue, c'est elle qui changera les choses. Ceux qui ont tout ne
souhaitent que le statu quo. Le cap, l'étoile, c'est de défendre nos idéaux.
BM: L'an prochain, vous visez la présidence du
pays. Quelle serait la première mesure si vous étiez élue?
IB: La protection de l'enfance! Il y a urgence. Etre un enfant en Colombie,
ça se paye cher: ils sont battus, abusés, misérables. L'Etat de droit
doit protéger les plus faibles. Ensuite, il faut mettre fin à
l'arbitraire et à la mainmise de la mafia. Regagner une légitimité, une
crédibilité.
BM: C'est une révolution que vous proposez!
IB: Oui bien sûr. Quand tout s'écroule, il faut reconstruire.
BM: Tout cela avec les mots?
IB: C'est une arme très efficace. Il faut savoir l'utiliser; je sais
l'utiliser.
BM: Vous ne rêvez pas de temps en temps de
frivolité, de mode ou de petits plaisirs?
IB: De moins en moins. J'ai perdu le goût de ces choses-là. Je suis
devenue ennuyeuse (rires). Ma jeunesse de coeur, je la retrouve avec mes
enfants, Lorenzo et Mélanie.
BM: D'autres femmes ont fait avancer la
politique avec grandeur; elles vous guident?
IB: Oui, mais je ne me prends pas pour une héroïne. J'aime Electre,
Antigone. Nous avons, nous les femmes, quelque chose à apporter d'autant
que nous fûmes absentes de la scène politique pendant longtemps. L'égoïsme,
l'individualisme sont tout de même plutôt des "valeurs"
masculines. Les femmes sont plus sensibles au long terme. Elles sont habituées
à servir. Et en politique, c'est un plus.
Bernard Meeus. ©Le
Soir Magazine