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Quito.
Le 9 avril 1948 l’histoire de la Colombie a tremblé. Jorge Eliécer
Gaitán, le chef le plus populaire du parti libéral, a été assassiné
le jour où commençait la conférence Panaméricaine. Sa mort a été à
l’origine du « Bogotazo » (« le coup de Bogotá ») et a tracé
l’avant et l’après "violenza", causée par
l'antagonisme entre libéraux
et conservateurs.
A cette époque, Pedro Antonio Marín, fils d’un paysan libéral de
Quindío, trayait des vaches dans une propriété de Santa Rosa de Cabal ;
mais cet assassinat lui a fait prendre les armes en 1949 aux côtés des
autodéfenses libérales. Des années plus tard il a pris le nom de Manuel
Marulanda Vélez, en honneur au leader agraire assassiné par la police
pendant le Bogotazo. Quelques années après il a intégré les
FARC(Forces Armées Révolutionnaires de Colombie).
La violence bipartite ("violenza") a pris fin en 1956, lorsque libéraux et
conservateurs ont créé le Front National qui a permis aux deux partis
d’alterner au pouvoir. Mais la guérilla s’est peu à peu développée,
et de nos jours la Colombie échafaude encore des plans militaires pour
l’éliminer.
Le meurtre de Gaitán n’a pas été élucidé et sa fille, Gloria, déclare
que l’image de son père est l’icône du peuple colombien. Un
quotidien l’a interviewé lors de son passage à Quito. Elle y critique
les FARC ainsi que le président Alvaro Uribe.
Est-ce que la mort de votre père a changé la Colombie ?
Depuis 1934 il y avait eu une série d’assassinats orchestrés par
les secteurs extrêmes de l’oligarchie. Mais après l’assassinat de
mon père les meurtres se sont systématisés. Manuel Marulanda,
l’actuel chef des FARC, était alors très jeune, mais il a été
victime de cette persécution. Mon père était un ami de ses parents. La
famille Marulanda était dans les montagnes. J’ai également connu Mono
Jojoy quand il était petit. C’est le plus craint d’entre tous ; un
garçon studieux ; le plus intellectuel parmi les chefs des FARC. Sa
famille aussi a été victime. Ils se sont ensuite unis.
La réforme agraire tronquée a-t-elle activé la violence ?
C’est mon père qui a rédigé le projet de réforme agraire ; il était
équitable. Mais le président López l’a changé pour privilégier les
grands propriétaires. Cela a entraîné la violenza.
Il semblerait que les principes idéologiques de la guérilla
n’existent plus. Les FARC vivent du trafic de drogue.
La guérilla est encore idéologique, mais après la chute du mur de
Berlin et sans plus de possibilité de financement international, la guérilla
n’avait que deux solutions : terminer la guerre ou la continuer à
travers la protection de la production de coca et de pavot.
Si la guerilla dispose de ressources, pourquoi séquestre-t-elle ?
Je ne me l’explique pas. Les séquestrations, le racket, le
dynamitage de camions sont des délits inadmissibles, intolérables. Le
problème c’est que lorsqu’on entre dans l’illégalité il y a un
moment où l’on oublie les limites, on oublie l’échelle des valeurs
et on oublie les proportions. Ce n’est pas acceptable d’attaquer celui
que l’on dit défendre.
Ces dernières semaines il a été dit que les paramilitaires
rendraient les armes.
Ce que dit le président Álvaro Uribe ne correspond jamais à ce
qu’il fait. J’imagine qu’il croit que le pays va très bien. Mais la
Colombie va très mal, la guerre s’est accentuée tout comme les séquestrations.
Une partie de la presse nous montre une Colombie virtuelle. La télévision
parle de la détention de commandants de la guérilla dont on n’a jamais
entendu parler. A l’époque du gouvernement de Pastrana, quand la guérilla
est sortie de l’ombre, nous avons su qui étaient les commandants, nous
avons vu leurs visages et leurs noms ; ils passaient en permanence à la télé,
et aucun d’entre eux n’est incarcéré. Vaincre la guérilla est
difficile ; Uribe ne va pas y arriver. L’alternative c’est le
dialogue.
Mais Andrés Pastrana n’a-t-il pas échoué avec le dialogue ?
Parce
que Pastrana voulait que la guérilla abandonne la guerre sans faire
aucune concession, ni réforme agraire ni plan de réforme économique.
Pastrana disait que la guérilla n’avait pas la volonté de faire la
paix, mais c’est lui qui n’avait pas la volonté de céder. Maintenant
le problème va affecter l’Equateur.
L’Equateur n’interviendra pas ?
Le Plan Colombie a un autre but : s’allier à l’Equateur. Il y a un
axe qui s’est créé en Amérique Latine entre Fidel Castro, Hugo Chávez,
Inacio Da Silva et Néstor Kirchner. Et pour en finir avec le pivot
fondamental de cet axe qu’est Chávez, les Etats Unis ont incité les
forces d’Uribe et de Lucio Gutiérrez à une union, afin d’encercler
la guérilla. Si les USA affrontent Chávez à l’intérieur du Vénézuela,
il existe encore la possibilité que les « chavistas » aient recours à
la lutte armée et qu’ils disposent d’une arrière-guarde en Colombie
: la guérilla ; et d’une autre en Equateur, d’un autre genre : le
mouvement indigène. Ce n’est pas un hasard si Uribe a visité Quito après
que Gutiérrez ait rompu tout lien avec la CONAIE (Confédération de
nationalités indigènes d’Equateur).
Pourquoi critiquez-vous Uribe ?
Uribe est un homme de Bush. Il est sous tension parce qu’il s’est
beaucoup trompé ; il a armé de jeunes paysans dans la nouvelle version
paramilitaire qu’il a lui-même développée à Antioquia. Il a échoué
dans sa tentative de libérer Ingrid Bétancourt avec un avion qui est
arrivé de France et a atterri au Brésil, chose que j’ai apprise une
semaine avant, lors d’une réunion de la Direction Libérale Nationale.
Le Plan Colombie a été un échec : les cultures se sont déplacées. De
plus il a essayé d’enterrer l’image de Gaitán.
L’image de votre père ?
Le conseiller pour la paix d’Álvaro Uribe a dit qu’il faut
enterrer la mémoire de Gaitán car le peuple ne sera pas gouvernable tant
qu’il se souviendra de sa révolte. Ils ont fermé la maison-musée
Jorge Eliécer Gaitán ; il y a eu des menaces de mort ; on a menacé de
faire sauter la tombe de mon père. Le 9 avril dernier, lors du 55ème
anniversaire de sa mort, on m’a interdit d’entrer dans le cimetière
lui mettre des fleurs.
Viernes, 15 de Agosto del 2003 |