ENTRE MINES ET EXIL
 
LES ENFANTS DES CAMPAGNES  A L’EST :

Elizabeth Yarce (El Colombiano 10/7/2004)


Qu’est ce un déplacé? 

Je ne sais pas – répond Estefania Forero, 9 ans, exilé du sentier Pailania (entre San Francisco et Cocorna), le 10 juillet passé.

Pourquoi vis tu ici, loin de ton village?

Parce que les “paracos” (narcoparamilitaires) sont arrivés chez nous et ma maman a dit que nous devions partir.

Et qui sont les “paracos”? - Les guerrilleros

Et ces "paracos", que font ils? – Ben, ils tuent très fort.

Bien que la petite ne semble pas faire la différence entre les "paras" et la guérilla, elle se souvient bien du jour ou sa maman lui a dit qu’ils devaient partir. Cette fois ci c’est arrivé à 529 autres personnes (dont 252  enfants) des villages de Pailania, Santo Domingo, Palmitas et Alto de la Vierge, à la suite de combats entre l’armée, la guérilla et les paramilitaires.

“Bien que la guérilla (neuvième front des Farcs) ait menacé d'entourer le village avec des mines, les autres (paramilitaires : autodéfenses du Magdalena Medio) nous ont dit que nous devions partir immédiatement”  explique un des adultes qui accompagnait la jeune fille.

L’histoire de Estefania est la même que celle de près de 14000 enfants de la municipalité de Cocorna, un des lieux d'où proviennent la plupart des déplacés d’Antoquia. Ceux-ci se déplacent une fois, puis parfois doivent le faire une seconde fois, selon l’intensité du conflit armé.

"La première fois que j'ai été chassée de chez moi (en 2001, tout comme 2500 autres personnes) je suis venue avec le tout petit de quatre ans. Maintenant je vais partir avec la petite nièce" nous raconte Maria Aristizabal, qui prépare son second exode.

Comme toujours, dit l’agent social de Cocorna, Osmann Castaño, ce sont les plus petits qui souffrent le plus durement du conflit dans cette région: “Enfants morts et blessés, avec des problèmes psychologiques graves, sans mains ou sans pieds à cause des mines. Sans mères et sans pères, parce qu’ils ont été tués, enfants tristes ou enfants victimes d’abus intra familial. C’est la triste réalité, non seulement à Cocorna mais aussi dans les municipalités voisines”, nous confie le fonctionnaire.

Exilé et paraplégique

Estefania n’est pas la seule qui ne comprend pas ce qui se passe. Wilson Zapata, 16 ans, se souvient qu’un jour de pêche avec son papa, dans le village de Pailania, le 29 juin, il est devenu d'un seul couporphelin, paraplégique et exilé. “Il y a eu une explosion qui m’a soulevé et je suis tombé sur le dos dans le fond du ravin.

Quand je me suis réveillé ils m’ont dit que je souffrais de deux fractures ouvertes de la colonne vertébrale et j’avais plein de blessures partout, raconta le jeune homme, qui termine ses classes primaires.

Quand ils lui ont donné son bon de sortie de l’hôpital de Rionegro, ils lui ont dit qu’il pourrait suivre son traitement chez lui. Mais Wilson et sa famille (sa mère et ses 9 petits frères) ne savaient où aller, ils étaient déplacés. “Ce jour là nous sommes arrivés dans une petite maison que maman avait fini par trouver. J’ai dû dormir sur le sol parce que, des lits, il n’y en avait pas. Dieu Merci, il ne nous a pas laissé seuls, nous avons obtenu un lit à l’hôpital,  les gens sont solidaires, dit le garçon, prostré dans sa chaise roulante.

Mon père – Manuel Antonio Zapata – n’a pas survécu à l’explosion et il est mort lorsqu’il a marché dessus, ajoute-t-il. Sa mère Maria Consuelo Giraldo, cherche désespérément du travail. “Avoir Wilson dans cet état est le plus dur. J’ai enterré mon époux et j’ai l’âme brisée. Mais voir mon garçon ainsi, tous les jours, avec tout le bas du corps paralysé...  moi, je suis finie. Je ne peux pas m'occuper de lui comme je le voudrais, parce que j’ai besoin  de gagner ma vie pour nourrir tous les garçons, raconte la femme.

Wilson n’est pas le seul enfant qui a marché sur une mine et  qui en endure les conséquences. Plus de 10 autres mineurs ont été dans le même cas l’année passée. Quelques uns s’en sont sortis indemnes, d’autres, de 10 ans à peine, ont des prothèses à la place des jambes.

Ils veulent revenir

A Wilson ça lui fait mal de ne pouvoir revenir a son village. “Avec mon infirmité je ne peux monter là-haut. Mais c’est là que j’étais heureux. Maintenant je ne peux même plus aller aux toilettes tout seul... Pourvu que quelqu’un m’aide et essaye de me faire remarcher" ajoute-t-il. Estefania, l’autre mineur déplacée, nous dit que, comme elle, tous les enfants veulent retourner à la campagne.

“ Il y avait des ravines, des buissons, des cochons, des poules”, explique la petite qui va à l’école de Cocorna" ; dans un salon les enfants déplacés ne peuvent qu'étudier. 

“Nous sommes les seuls qui ayons un uniforme et pour cela les autres nous considèrent comme différents. Ils nous appellent tout le temps "déplacés". Quelques fois je pense qu’ils ne veulent pas de nous”, commente Jorge, l’un des exilés qui a quitté son école et qui se promène maintenant dans les rues de Corona, toute la journée, demandant l’aumône.