16e   CONCOURS INTERNATIONAL DE PLAIDOIRIES

 

CAEN – LE  MEMORIAL   30 JANVIER 2005


PLAIDOIRIE

POUR LA LIBERATION D’INGRID BETANCOURT

 

Etienne ROSENTHAL

Nantes -France

 

< Regardez notables de Thèbes , la dernière de vos princesses. Voyez quel traitement je subis -et du fait de quels gens !  à cause de ma pitié.>

 

Je me suis souvenu du cri d’Antigone s’en allant volontairement à la mort en parcourant la seule et unique lettre qu’Ingrid Betancourt rédigea le jour de son enlèvement et que les  FARC adressèrent à sa famille .

 

Plus de 1000 jours se sont écoulés depuis le 23 février 2002.

Autant dire une petite éternité pour s  a famille , ses enfants Mélanie et Lorenzo , et tous ses proches ou anonymes qui ont découvert le doux visage de cette combattante au grand cœur.

 

Ingrid Betancourt est née à Bogota le 25 décembre 1961 dans une famille viscéralement dévouée à la Colombie.

 

Gabriel son père a consacré sa vie à l’éducation, d’abord par la fondation de l’institut du crédit éducatif, ensuite par son action au ministère de l’Education nationale qui a guidée ses pas jusqu’à la direction de l’UNESCO.

 

Yolanda Pulecio sa mère avait seulement 18 ans lorsqu’elle a créé la première auberge  pour les enfants abandonnés sur les trottoirs de Bogota, et c’est tout naturellement que son engagement en faveur des déshérités l’a conduite plus tard au sénat .

 

-servir, oui mais noblement !

 

Ingrid  étudia les sciences politiques à Paris avant de se marier courant 1983 avec Fabrice, un jeune diplomate avec lequel elle a eu deux enfants et une vie qui l’éloigna un temps de sa première patrie.

 

Sans doute a-t-elle pensé à la ferveur éprouvée par ses parents pour les exclus lorsque remontant les champs Elysées le 14 juillet 1989 Ingrid confia à sa sœur Astrid son désir de servir la Colombie.

 

L’assassinat le 18 août 1989 du leader Luis Carlos Gallan, ami de la famille Betancourt et candidat aux élections présidentielles en sursis depuis la chute de Pablo Escobar, l’a définitivement convaincu.

 

C’est donc la rage au cœur qu’elle s’envola vers Bogota, au mois de janvier de l’année 1990.

 

Le peuple colombien lui a tendu les bras en lui ouvrant les portes du parlement, d’abord comme député en 1994, ensuite comme sénateur en 1998 avec pour mission de rendre à la Colombie sa dignité bien sûr, mais aussi sa crédibilité internationale, en luttant contre la corruption et la mainmise des narcotrafiquants sur le pouvoir, alors concentré entre les mains du président Samper.

 

J’ai la faiblesse de penser que si le successeur de ce dernier, le Président Pastrana, avait respecté sa promesse de réformes politiques et n’avait jamais rompu le processus de paix, l’extrème -droite n’aurait pas gagné les élections présidentielles en 2002 en installant pour 4 ans le président Uribe à la tête de la Colombie.

 

Partisan de la manière forte, il a promis à son peuple la fin de la guerre civile et qualifié de terroristes les paramilitaires d’extrême -droite  comme les guérilleros d’extrême- gauche.

 

La démobilisation des milices paramilitaires ?

 

D’accord !

 

Mais alors pourquoi sortir l’artillerie lourde contre les FARC quand on accepte de s’asseoir autour d’une table pour négocier l’amnistie des crimes odieux commis par les paramilitaires ?

 

Comment justifier dans les faits une telle différence de traitement entre les miliciens d’extrême -droite  et les guérilleros d’extrême - gauche ?

 

Est-ce en raison des prétendus liens du président Uribe avec le cartel de Medellin ou parce que son père a été assassiné par les FARC en juin 1983 ?

 

Félicitations Messieurs, pour l’image que vous donnez de la démocratie en Colombie en érigeant l’injustice comme méthode de négociation !

 

Tout cela n’a que trop duré !

 

Je ne m’embarrasserai  pas de formules diplomatiques pour « dealer » une vague promesse de libération avec un état qui n’a pas su empêcher l’assassinat en 1996 d’Elisabeth Montoya dont j’ai appris qu’elle détenait des preuves sur les liens du Président  Samper avec le cartel de Cali….

 

Au nom des droits de l’homme,

 

1/   J’exige que la Colombie renonce définitivement à mettre en danger la vie d’Ingrid Betancourt.

 

Tout le monde sait qu’il est utopique de vouloir libérer un otage en bombardant ces geôliers

et  qu’on  l’expose à une mort certaine comme cela est arrivé le 5 mai 2003 à deux apôtres de la non-violence, Monsieur Guillermo Gaviria, gouverneur de Medellin et Monsieur Gilberto Echeverri , ancien ministre de la défense, l’un et l’autre enlevé par les FARC  à l’occasion d’une marche pour la paix.

 

Ingrid Betancourt vous l’a rappelé dans la dernière vidéo réalisée par les FARC qui a été diffusée le 30 août 2003 : « Un sauvetage s’il n’est pas une réussite, n’a  pas lieu d’être ».

 

Il s’agit donc ni plus ni moins de respecter la disposition de l’article 3 de la Convention Internationale contre la prise d’otages, adoptée par l’assemblée générale des Nations unies le 17 décembre 1979 et ratifiée par la Cour Constitutionnelle de Colombie le 6 mai 2004 :

 

« L’état partie sur le territoire duquel l’otage est détenu par l’auteur de l’infraction prend toutes les mesures qu’il juge appropriées pour améliorer le sort de l’otage, notamment pour assurer sa libération et, au besoin , faciliter son départ après sa libération. ».

 

2/   J’exige qu’Ingrid Betancourt soit libérée dans le cadre strict d’un échange humanitaire de prisonnier avec les FARC.

 

D’abord, parce que l’Etat Colombien a montré qu’il était capable de négocier pacifiquement avec les terroristes comme l’atteste la libération des otages du groupe M19 dans l’ambassade de la République Dominicaine en 1980 et celle de Monsieur Juan -Carlos Gaviria frère de l’ancien président de l’Organisation des Etats Américains en 1996.

 

Ensuite et surtout, parce qu’il existe un précédent historique depuis l’accord de «  Los Pozos » conclu en juin 2001 entre le président Pastrana et Manuel Marulanda  commandant en chef des FARC.

 

Monsieur le Président Uribe,

 

Qu’est-ce que « pèsent » 50 guérilleros relâchés dans la nature pour un état qui tolère les agissements de 20 000 paramilitaires et obtiendra en contrepartie la libération de 59 otages dont 22 personnalités politiques, et parmi elles Ingrid Betancourt ?

 

Pourquoi refuser de démilitariser ponctuellement deux communes du département de Caqueta ,alors que l’état colombien a déjà cédé à une telle exigence en 1970 pour obtenir la libération de Monsieur Londono père d’un ancien ministre de l’intérieur et de la justice ?

 

Ne comprenez-vous pas qu’il s’agit justement d’éviter tout affrontement armé lors de cet échange humanitaire ?

 

Vous ne pouvez décemment pas dire non plus que vous ne pouvez imposer aux FARC de négocier à Bogota, fût-ce dans une ambassade étrangère, parce qu’à force d’avoir un discours ambigu on perd toute crédibilité.

 

Monsieur le Président Uribe,

 

Je vous le dis publiquement et au nom de la famille Betancourt :

 

Le temps des tergiversations est désormais révolu, nous attendons une réponse immédiate et concrète ; la libération d’Ingrid, saine et sauve.

 

Chers Yolanda, Astrid, Mélanie, Lorenzo, Fabrice, Juan-Carlos, et tous ceux qui luttent au grand jour ou dans l’ombre pour obtenir la libération d’Ingrid, de Clara et de tant d’autres,

 

Chère Ingrid,

 

Je sais bien que la justice colombienne est dépourvue de force coercitive et que nombre d’assassinats, de viols, d’enlèvements, de trafics de femmes et d’enfants et de déplacements forcés de population restent trop souvent impunis.

 

Quand je pense que les responsables de votre séquestration encourent entre 20 et 40 ans d’emprisonnement en application de l’article 170.3 du code pénal colombien !

 

Rien d’étonnant à ce que le Comité des droits de l’homme de l’O N U s’indigne du faible nombre d’enquêtes menées par le gouvernement sur les violations les plus graves du droit international humanitaire !

 

Mais savez-vous qu’il existe une justice pénale internationale depuis le 17 juillet 1998 date à laquelle le Statut de Rome, créant la cour pénale internationale, a été adopté par 120 pays , dont la Colombie ?

 

Le Statut de Rome est entré en vigueur le 1er. juillet 2002.

 

Depuis ce jour, tous ceux qui se rendent coupable de génocides, crimes contre l’humanité et crimes de guerre sont passible de poursuites devant la cour pénale internationale, soit à l’initiative d’un Etat Partie , soit à l’initiative du  procureur , soit  sur saisie du Conseil de sécurité de l’O N U.

 

Je vous le dis, à vous, à votre famille et à tous ceux qui luttent pour la paix et les droits de l’homme dans ce pays : la Colombie peut saisir la cour pénale internationale des crimes les plus graves dont les victimes ne doivent pas être sacrifiées sur l’autel de la réconciliation ou du pardon.

 

D’abord, parce que la Colombie a démontré et peut justifier qu’elle n’a pas la capacité de mener à bien ces enquêtes judiciaires et par conséquent de mettre définitivement fin à l’impunité .

 

Ensuite, parce que tous les groupes armés ont en commun d’avoir commis des crimes odieux qui ne se compensent ni en réparations ni en affection.

 

Je vous l’ai dit et le répète aujourd’hui à Caen, avec l’espoir d’être entendu à Bogota :

 

l’article 8 alinéa 2 C du Statut de Rome entend par  «  crimes de guerre » les violations graves de l’aticle 3 commun aux quatre conventions de Genève du 12 août 1949 ratifiées par la  Colombie en 1960 et en particulier par les prises d’otages commises à l’encontre de personnes qui ne participent pas directement aux hostilités en cas de conflit armé ne présentant par un caractère international.

 

La Colombie n’a donc qu’une seule alternative :

 

Ou bien elle choisie la voie de la paix durable et saisit la cour pénale internationale de tous les crimes de guerre commis depuis le 1er.juillet 2002 sans distinguer entre crimes d’extrême-droite et crimes d’extrême-gauche.

 

ou  bien elle persiste dans sa gestion discriminatoire de la crise et c’est le procureur de la cour pénale internationale qui finira un jour par prendre l’initiative des poursuites…

 

 

Monsieur le Président Uribe, car c’est à vous que je m’adresse enfin :

 

Vous avez été élu parce que la société civile n’en peut plus de la violence qui règne dans votre pays et parce que vous lui avez promis la paix.

 

Vous devez comprendre que la libération d’Ingrid Betancourt, et derrière elle de tous les otages , nécessite avant tout une réponse politique globale mais dans le  respect des droits fondamentaux de chaque être humain.

 

A vous d’agir, maintenant, pour l’Egalité et la Justice en Colombie.

                     

                                                                                      

                                                                                                       Etienne  ROSENTHAL