Les séquestrés
Les oubliés
La tragédie des enlèvements va nettement plus loin que l’échange de prisonniers désormais réclamé par beaucoup. L’hebdomadaire colombien SEMANA a effectué un voyage dans le monde ténébreux de la séquestration, le pire cauchemar vécu par les Colombiens.

21 octobre 2002  

Traduction : les étudiants de seconde candidature espagnol
 de l’Institut Libre Marie Haps à Bruxelles.
Coordination : Sylviane Teuwen - Martine Boulanger

Depuis l’époque du processus de paix et la démilitarisation, on n’avait plus entendu parler d’échange de prisonniers en Colombie. Et soudain, peut-être en raison de l’angoisse collective causée par les rumeurs annonçant qu’Ingrid Betancourt pourrait être gravement malade, le sujet a resurgi avec force. Le président colombien Álvaro Uribe en personne a réitéré, la semaine dernière ses espoirs d’un possible accord humanitaire grâce à la médiation de l’ONU ; plusieurs porte-parole de l’opinion ont rappelé l’urgence de soulager la tragédie d’une centaine de Colombiens faits prisonniers pour des raisons politiques et pour qui la seule solution envisageable aujourd’hui est d’échanger des otages contre des guérilleros emprisonnés.

Un groupe d’intellectuels et de politiciens a demandé au gouvernement et aux FARC (Forces Armées Révolutionnaires de Colombie) qu’ils s’asseyent à la table de discussion "sans exigences unilatérales" mais "avec une volonté claire de dialoguer". Presque au même moment, trente-deux ONG ont proposé un "pacte humanitaire de libération simultanée". L’ex-président colombien Alfonso López Michelsen est intervenu en personne dans l’affaire par le biais de sa colonne dominicale dans le quotidien colombien El Tiempo. Il y a évoqué la possibilité d’un échange grâce à des "conventions spéciales" dans le seul but de contribuer à l’humanisation du conflit.

Face à ces propositions, la fondation País Libre (Pays libre), principale ONG colombienne luttant contre l’enlèvement et soutenant les victimes, a répliqué avec véhémence : "C’est une erreur de réaliser un échange de prisonniers exclusif dont ne bénéficieraient que soixante Colombiens et qui laisserait tomber huit cents otages enlevés par les FARC et mille autres aux mains d’autres groupes en marge de la loi". Selon la fondation, il ne peut y avoir de citoyens de première et de deuxième catégorie. 

Bien que l'échange humanitaire apparaisse comme une planche de salut, les dommages que les enlèvements occasionnent au pays sont d'une telle ampleur que toute solution se doit de signifier que ce crime indigne est intolérable et se doit d’aboutir à la disparition du problème et non à son intensification. En outre, ces solutions doivent aller beaucoup plus loin. Pour comprendre les dimensions du drame de l’enlèvement, SEMANA a voulu traiter le problème en profondeur et expliquer pourquoi il a pris l’ampleur d’une épidémie qui ronge, depuis plusieurs années déjà, la société et l’économie colombienne. 

La "mauvaise heure" 

Ángela Pérez a été avertie par téléphone que son mari, le sénateur Luis Eladio, avait été enlevé dans la matinée du mardi 12 juin 2001. Les ravisseurs lui ont dit qu'ils avaient enlevé Luis et qu'elle ne pouvait pas l'accompagner, bien qu’il leur ait expliqué qu'il était diabétique. A ce moment, elle sentit le sol se dérober sous ses pieds, elle perdait l'équilibre, s’enfonçait et ne trouvait rien pour se raccrocher. Il lui fallut quelque jours pour retrouver ses esprits, s'adresser aux médias et avertir les guérilleros de la maladie de son mari. Pendant presque deux mois, elle s'obstina à sillonner follement les rues du Nariño et du Putumayo pour déposer les médicaments de son mari ainsi que des messages à son intention.

La belle-mère de Nora Ricaurte l’appela au milieu de la nuit pour lui annoncer que la camionnette de son mari avait été trouvée abandonnée sur la route qui mène à Llano. Nora pensa qu'on l'avait tué et commença à pleurer son époux. Mais, au petit matin, on l'informa que « Romaña » voulait lui faire savoir qu'il avait enlevé son mari et demandait une rançon : un homme lui réclama par téléphone un milliard de pesos, une somme inconcevable pour la famille Ricaurte. "Je n'aurais jamais pensé que ma famille puisse être l'objet d'un enlèvement " explique Nora, fonctionnaire au maigre salaire vivant dans la modeste ferme familiale où travaillait son mari avant d'être enlevé voici deux longues années. Elle tremble toujours lorsqu'elle pense à ce jour. "Même si je me dis qu'il est mort, je garde, au plus profond de moi, l'espoir qu'il reviendra d'un moment à l’autre."

« Ils ont enlevé Soraya » a annoncé une cousine d´ Aura Daza par téléphone depuis Valledupar. Un froid glacial l´envahit, comme si tout s´effondrait autour d´ elle. Elle pensait que c´était une erreur, que sa famille, des femmes, n’avaient rien à voir avec le conflit armé. Il y a quatre mois, quatre hommes dans une voiture blanche ont fait irruption dans la maison de sa sœur, ont égorgé la femme de ménage et ont emmené Soraya de force. Plus tard, on a dit que le groupe paramilitaire Autodefensas Unidas de Colombia était responsable de l’enlèvement. Soraya Daza est une dame qui s´intéresse plus à la mode qu’à la politique. Quand ils l´ont enlevée, cela faisait un certain temps qu’elle ne travaillait plus, elle était séparée et s´ occupait de ses enfants de neuf, onze et treize ans. C´était une femme sans histoire qui ne cherchait pas les problèmes. « Je ne comprends pas pourquoi on l’a enlevée, je ne mange plus, je ne dors plus. Heureusement qu’il y a le travail », dit sa sœur Aura. Florinda Farfán est rentrée chez elle à dix-sept heures et a immédiatement compris que quelque chose n´allait pas. Elle ne voyait ni l´uniforme ni le cartable de Yulie, sa fille de onze ans. Elle l´a cherchée partout jusqu’à à deux et demie du matin, sous une pluie battante. Une camarade de sa fille lui a raconté qu’elle avait vu deux hommes l´emmener dans une Volkswagen rouge. La police lui a ri au nez, prétendant que la fillette devait être avec son petit copain. Il y a déjà sept ans que Yulie a été enlevée et cependant, il ne se passe pas un seul jour sans que sa maman ne distribue des photos d’elle. « Même si je devais mourir de faim, je continuerais à trouver l’argent pour payer les avis de disparition », dit Florinda, le visage inondé de larmes, comme au premier jour.

Rien que pour cette année, on dénombre, en Colombie, quelque 121 enlèvements politiques, comme celui de Luis Eladio Pérez ; 1211 enlèvements économiques, comme celui d’ Aurelio Ricaurte ; 775 enlèvements simples, comme celui de Yulie Yesenia Chacón Farfán et 86 enlèvements qui n’entrent pas dans ces catégories, comme celui de Soraya Daza. En outre, citons les enlèvements de 60 membres de la Force publique ce qui fait un total de 2253 personnes enlevées entre janvier et septembre. Plus de huit par jour. Une toutes les trois heures. Au moment où quelqu’un lit cet article, quelqu’un, dans le pays, est déchiré par l’enlèvement d’un être aimé. Si l’on décompte les otages soit libérés, soit délivrés, soit décédés, il y a quotidiennement environ 750 hommes, femmes et enfants enfermés dans des caves, perdus dans les labyrinthes citadins ou en train de marcher dans la forêt une arme braquée sur eux et tenus en laisse comme des chiens.

Les captifs

« Malgré tout, je vais mieux, au moins je sais où j’en suis », raconte Libardo (pseudonyme), libéré par les FARC il y a trois semaines, une fois la rançon payée. Il avait été enlevé alors qu’il se promenait le long d’une route proche de la ville où il habite. Quand il s’est rendu compte qu’on le kidnappait, il a jeté les papiers qui l’identifiaient en tant que militaire à la retraite. Il a même avalé une carte dont il n’était pas parvenu à se débarrasser. Il a marché toute la journée jusqu’à son transfert dans un autre groupe. Il s’en est remis aux mains de Dieu. Pendant plusieurs mois, on l’a fait marcher, dormir dans des cabanes, et il a énormément souffert du froid. Il a perdu douze kilos. On lui permettait d’écouter les programmes consacrés aux victimes d’enlèvement sur radio Caracol à cinq heures du matin, ou les émissions « País Libre » et « Las Voces del Secuestro » (les voix de l’enlèvement). C’est grâce aux messages de son épouse qu’il a tenu le coup. Il est resté attaché à un arbre pendant un mois. Il faisait de l’exercice, lisait ce qu’on lui prêtait – des traités sur le communisme. Il a résisté de toutes ses forces jusqu’à sa libération, trois semaines après que sa famille eut payé. Il a marché 24 heures avant de rencontrer un camionneur, à qui il a demandé de le ramener chez lui. Le chauffeur a regardé d’un drôle d’air ses bottes de guérillero, mais Libardo lui a tout expliqué. Alors, l’homme a fait un signe de croix, lui a souhaité la bienvenue et l’a pris dans ses bras. Et Libardo s’est mis à pleurer. Il était libre.

Pour les personnes enlevées pour des raisons politiques – 60 policiers et militaires, six ex-parlementaires, une représentante de la Chambre et ses deux enfants, seize députés de la vallée du Cauca, Cundinamarca et Huila, un ex-gouverneur, un gouverneur, deux ex-ministres, une ex-candidate aux élections présidentielles et sa future vice-présidente – la situation est pire. L’argent n’a aucune importance. Ils seront libérés, disent les FARC, seulement si le gouvernement accepte de les échanger contre des guérilleros emprisonnés. Grâce au nouveau gouvernement, qui a chargé les Nations Unies de la médiation humanitaire, et à la nouvelle pression des ONG et des intellectuels, l’espoir de les voir libérés grandit, mais l’attente est un calvaire.

Pendant les deux ans et trois mois que Oscar Tulio Lizcano, l’ex-représentant à la Chambre à Caldas a passé aux mains des FARC, il n’a pu écrire que trois lettres à sa famille. Son fils, Oscar Mauricio, n’avait jamais autant souffert que lorsqu’il a lu la lettre qu’il a reçue en mai dernier. Son père lui racontait qu’il avait été dans plus de cent campements, malade, marchant des heures durant dans la forêt. « Les guérilleros enlèvent beaucoup de vers de mon corps, il sont blancs, velus, ont des anneaux noirs et me font très mal, mais bon. » dit-il dans une de ses lettres. « Est-ce que je reçois des piqûres ? Oui, celles d’araignées tellement énormes qu’elles peuvent tuer jusqu’à cinq couleuvres par jour. Tout est monotone, j’écris des vers, je lis beaucoup et à chaque marche, j’abandonne les livres, c’est très difficile. » a écrit Lizcano, qui raconte qu’il a eu plusieurs crises de paludisme, qu’il souffre de problèmes de peau et de leshmaniose. Oscar Mauricio, sans pouvoir contenir ses larmes, dit de son père que « la séquestration est en train de le tuer. »

Les familles d’Ingrid Betancourt, de Clara Rojas, celles des députés de Cali, celles de anciens ministres Fernando Araújo et Gilberto Echeverri et d’autres encore, ont reçu des nouvelles de leurs proches par la télévision. Ils ont pu voir les leurs, squelettiques, sur des cassettes envoyées par les FARC. Mais aujourd’hui, ils ne savent pas s’ils sont toujours vivants. Marleny Franco, mère du caporal Martín Alberto Marín, l’un des soldats qui a passé le plus de temps aux mains des FARC, a pu recevoir régulièrement des nouvelles de son fils. Elle et d’autres parents de soldats enlevés reçoivent une lettre tous les deux mois.

D’autres n’ont aucune nouvelle de leurs proches détenus, comme Claudia Jara, l’épouse de l’ex-gouverneur du département du Meta, Alan Jara, qu’on a sorti de force d’un véhicule des Nations Unies le 15 juillet 2001. « Je ne me sens pas capable de fêter un autre Noël sans Alan.» dit Claudia, et sa voix se brise pour la énième fois. Son fils de huit ans et elle ont dû adopter une certaine philosophie : « Nous l’attendrons le temps qu’il faudra ».

La douleur

Le temps est éternel quand on est séquestré. C’est une douleur interminable, pire que la mort. Selon Carmen Emilia García, épouse de Jairo Hoyos, un des députés de Cali que les FARC ont enlevé dans l’enceinte de l’Assemblée de la Vallée du Cauca le 11 avril dernier, c’est comme si la vie était en suspens.

Chacun s’invente des moyens pour tenir le coup. Ainsi, Blanca Leonor Ortega, l’ épouse de Rufino Balera, un autre député de la Vallée du Cauca, enlevé lui aussi, sortait en rue quand il pleuvait car cela la déprimait de penser que son mari puisse être trempé alors qu’elle était au sec. Carolina Charry, fille de Carlos, député lui aussi, tient un journal dans lequel elle note tout ce qui se passe au quotidien pour qu’au retour de son père, il sache tout ce qui est arrivé pendant son absence.

Il ne se passe pas un jour sans que le père, l’épouse ou l’enfant d’un séquestré ne se rappelle que l’autre est là-bas, sans défense. Ils ne s’avoueront jamais vaincus avant d’avoir la preuve formelle que l’être aimé n’est plus en vie .

La séquestration est le plus grave problème de la Colombie. A l’instar des massacres ou des déplacements, elle détruit la vie de centaines de familles. Et le pire de tout : les plus touchés sont les enfants : on dénombre 302 victimes depuis le début de l’année. Elle appauvrit encore les régions les plus pauvres : sept enlèvements sur dix surviennent à la campagne. De plus, elle saborde des centaines d’entreprises, ce qui augmente le chômage et la misère.

Une récente enquête de la fondation País Libre portant sur les chefs d’entreprise colombiens, révèle que 10% d’entre eux ont été enlevés et ce qui est plus surprenant que 9% des travailleurs disent avoir un parent séquestré. C’est un fléau qui freine les investisseurs colombiens et davantage encore les étrangers. La peur des enlèvements surnommés «pêches miraculeuses » -122 cette année faisant 479 victimes- a laissé les routes désertes et en mauvais état. De plus, cette crainte engendre un effet psychologique pervers : les citadins se sentent pris en otages dans leur propre ville.

Tout comme le trafic de drogue, c’est un commerce qui rapporte facilement de l’argent et qui corrompt des milliers de jeunes qui commencent à trouver normal de se servir de la vie et de la dignité d’autrui comme monnaie d’échange. Et par la même occasion, on achète la complicité de nombreux fonctionnaires et cela a coûté la vie à d’autres qui ne se sont pas laissé faire.

L’État n’a pas pris le problème au sérieux. Il n’a pas non plus essayé de le contrecarrer de manière efficace : en le maîtrisant, en déployant des stratégies et des moyens financiers ou en s’engageant. C’est pourquoi, le problème a pris trois fois plus d’ampleur en seulement six ans. La situation est telle que de nombreuses victimes en viendront presque à haïr davantage les institutions publiques que les ravisseurs.

La confiance perdue

Le Département de Psychiatrie de l'Université d'Antioquia a réalisé une étude sur les enlèvements et leurs répercussions auprès de 33 familles du département d’Antioquia qui ont vécu cette tragédie. Une des conclusions révèle que dans 90% des cas, les familles trouvent déplorable l'aide apportée par les organismes de l’État qui luttent contre ce délit. Voici quelques-uns de leurs reproches : "ils ont été lents", "ils nous ont abandonnés", "ont été inefficaces", "incompétents en matière de juridiction ", "ils ne connaissent même pas la région que les kidnappeurs connaissent, eux, sur le bout des doigts" et "certains sont corrompus".

La méfiance des citoyens n'apparaît pas seulement à Antioquia où se sont produits un cinquième des enlèvements signalés cette année en Colombie. Une dame, dont le petit-fils a été enlevé, a dit qu'elle a beaucoup souffert quand un membre du GAULA (Groupe d’action unifiée pour la liberté des personnes). de la police lui a dit qu'il était certainement mort, "qu'il n'y avait plus rien à faire". Finalement, l'enfant a été libéré contre paiement d'une rançon.

Un autre cas nous montre que l'homme qui a enlevé une petite fille a été arrêté très rapidement et efficacement par la police de Bogota. Plusieurs témoins l'ont reconnu. Il a été mis à la disposition d'un Procureur de la République qui l'a mystérieusement laissé partir, et quand la mère de la petite fille a déposé plainte, le nom du criminel n'avait même pas été enregistré. Ce fut la seule occasion qu'a eu cette dame pour retrouver sa fille, qui six ans après n'a toujours pas réapparu. Une autre femme dénonce que le Gaula n'a jamais recherché son mari, il lui a seulement été dit de ne pas révéler l'enlèvement aux médias. Des mois plus tard, une enquête a été ouverte et le dossier a commencé à circuler de bureau en bureau. Et quand cette dame est allée s'informer auprès du bureau du Procureur de la République, une fonctionnaire lui a dit : "Ah oui, votre mari, celui qui a été tué ?" , alors qu'à l'époque elle était convaincue qu'il vivait toujours. On ne lui a pas apporté non plus de preuves de sa mort. Elle a alors recherché par elle-même où pourrait être son époux et avec des cartes faites main elle est allée de porte en porte à la recherche d'une quelconque autorité susceptible de l'aider.

De nombreuses personnes interrogées par l’hebdomadaire SEMANA ont affirmé ne pas savoir vers qui se tourner si un de leurs proches était enlevé. Le labyrinthe institutionnel est inextricable. Chaque fois qu'un cas se présente, chaque entité réagit en fonction du préposé et de la disponibilité des unités d’intervention, explique Juan Francisco Meza, directeur de la fondation País Libre et ancien directeur de l'organisme privé anti-séquestration, Fondelibertad. "Il n'y a pas de protocole d'action pour que, face à un signalement d'enlèvement - quelle que soit l'autorité qui le reçoive -, la manière de réagir soit claire et standardisée. C'est une situation qui doit impérativement changer", dit-il.

Trois sauvetages sur quatre se déroulent dans les 24 heures qui suivent la déclaration d’enlèvement. De là, résulte la nécessité d’améliorer la capacité de réaction. Selon une étude de la fondation País Libre, sur les demandes de rançon enregistrées entre janvier et août de cette année, les autorités ont libéré 19 pour cent des otages, ce qui correspond à 386 personnes. En ce qui concerne les enlèvements à but économique, le taux est moindre 11 pour cent des personnes enlevées ont été libérées.

Pire que tout

Comme les proches de la victime se méfient des autorités, ou que la précipitation les empêche de joindre les personnes compétentes, ils tombent souvent entre les mains d’escrocs.

La famille de Libardo, par exemple, a reçu un « parent » qui avait appris l’enlèvement et proposait ses services. L'épouse, qui négociait la rançon, était accablée et morte de peur parce que les FARC exigeaient une somme exorbitante et lui disaient avec mépris que ce qu'elle offrait suffirait à peine à payer le cercueil de son mari. Elle a donc accepté l'aide du « parent » qui prétendait avoir négocié un prix moins élevé. Elle lui a donné l'argent - a même pris la peine de l’empaqueter soigneusement - avant de se rendre compte qu'elle avait été roulée.

Les extorqueurs, eux aussi, prolifèrent. Nora de Ricaurte était arrivée non sans peine à négocier une somme en échange de laquelle on lui rendrait son mari enlevé quelque part sur la route qui mène à Llano. Un ami est gentiment allé livrer l'argent à sa place. Le mari n'y était pas. Les ravisseurs ont promis au messager qu'il serait libéré le lendemain. Après ils lui ont fait croire qu'il était mort et puis qu'au contraire, il allait bien. Nora, désespérée, a lancé un appel par le biais des médias en espérant trouver une piste. Tout ce qu'elle a réussi à obtenir, c'est qu'on a commencé à la harceler avec des messages anonymes. Lorsque les concierges de son immeuble lui ont appris que des hommes étaient à sa recherche, elle a dû quitter le pays, terrifiée. Finalement, elle a découvert que c'étaient les concierges eux-mêmes qui lui avaient adressé les lettres anonymes. C'est pour cette raison qu'elle raconte son histoire sous un faux nom, et qu’elle ne parle à personne du drame qu'elle a vécu. "J'ai peur d’attirer l’attention; qu'on me persécute à nouveau," dit-elle.

Les criminels ne se contentent pas de profiter des gens qui se retrouvent sans défense parce qu'ils sont prêts à tout pour sauver un être qui leur est cher. Certains adversaires politiques ont également tiré profit de la séquestration des parlementaires. La nouvelle de leur enlèvement n’était pas encore rendue publique que des hommes politiques moins importants cherchaient déjà à prendre leur place.

Pour couronner le tout, l'enlèvement du chef de famille plonge de nombreux foyers dans la ruine. Par exemple, les salaires des parlementaires et autres fonctionnaires publics ont été suspendus et leurs épouses ont dû entamer des procédures afin qu'on continue à le leur verser, du moins jusqu'à la fin du mandat de leur mari. Et pour l'un d'entre eux, on n'a même pas attendu que ses proches reprennent ses affaires de bureau, on les a jetées dans le couloir, entassées dans des sacs noirs.

Livrés à eux-mêmes

Se sentant oubliés et rejetés par les autorités, beaucoup se sont résolus à chercher des solutions par eux-mêmes. Ainsi, alors que la zone de démilitarisation se maintenait, les familles des séquestrés se rendaient fréquemment au Caguan afin de demander aux chefs militaires « Raúl Reyes » ou « Andrés París » la libération de leurs proches. Ángela Pérez, l’épouse du sénateur du Nariño, s’y est rendue six fois et y a envoyé son beau-frère à deux autres reprises dans le but de faire admettre aux FARC qu’ils détenaient son mari, de s’enquérir de son état de santé, de tenter de monnayer sa libération (sans résultat), d’ expliquer aux FARC que Luis ne serait pas réélu et qu’en perdant son statut de sénateur il n’aurait plus de valeur pour le « canje », c’est-à-dire l’échange de prisonniers civils contre des guérilleros. Ils lui ont répété : « Nous ne négocierons sa libération que dans le cadre d’un échange humanitaire . » Claudia Jara, l’épouse d’Alan Jara s’est, elle aussi, rendue à San Vincente, pour s’entendre dire la même chose. Ce fut également le cas pour Deyanira Beltrán, l’épouse du représentant à la Chambre Orlando Beltrán enlevé le 28 août 2001.

Presque tous rencontrent des difficultés à garder le contact depuis la fin de la démilitarisation. C’est pourquoi les familles des séquestrés politiques et de certaines personnes détenues pour raisons économiques ou encore de personnes enlevées et disparues ont choisi de chercher de l’aide auprès d’autres pays ou entités internationales dans le but de faire pression pour obtenir la libération des otages.

L’épouse de Luis Eladio Pérez était antiquaire et s’est retrouvée pratiquement lobbyiste professionnelle revendiquant l’accord humanitaire. Elle s’est entretenue avec les présidents cubain et vénézuélien, avec des membres du Parlement Européen et des ambassadeurs. Elle n’était pas seule pour mener ce combat. En effet, elle s’est jointe à de nombreux proches de séquestrés politiques pour affronter cette situation. Ensemble ils ont déjà mené à bien deux rencontres nationales de parents de séquestrés à Cali et à Neiva et en organiseront une à Bogota en novembre.

Il n’est pas facile de comprendre pourquoi les autorités n’incitent pas davantage les proches des victimes à leur faire confiance. Pour quelle raison les autorités n’ont-elles pas compris que chaque personne qui se sent délaissée par l’État devient un instrument involontaire de la pression de la guérilla ?En effet, en payant la rançon, les familles contribuent à légitimer le caractère monstrueux des enlèvements et en faisant pression sur le gouvernement avec l’accord humanitaire, elles le poussent à céder aux FARC.

Aucun des parents des séquestrés politiques n’accepte l’échange comme solution. Toutefois, lorsqu’on leur a posé la question, plusieurs ont répondu qu’on n’avait jamais tenté de les persuader du contraire. Ils ne savaient pas non plus que les GAULA obtenaient de si bons résultats dans leurs opérations de libération (presque aucune des opérations mises au point par ces unités spéciales ne s’est soldée par la mort de la personne enlevée).

Le soutien psychologique que les GAULA ont apporté aux enfants et aux épouses de certaines personnes enlevées est peut-être un des services les plus appréciés par les parents de victimes.

L’action des GAULA

Dans le pays, 856 policiers travaillent, de pair avec les procureurs spécialisés, dans les onze GAULA (Groupe d’action unifiée pour la liberté des personnes) de police. Environ 1800 militaires font partie des seize GAULA de l’armée de terre et des deux de la flotte colombienne. Ils travaillent avec des agents du DAS (Département Administratif de la Sécurité) et du CTI (Groupe technique d’investigation). En plus des ressources qu’apporte chacune de ces institutions pour payer la solde de ces officiers ainsi que leur armement, Fondelibertad leur alloue des fonds pour financer les opérations et investir en matériel électronique et informatique.

Ces GAULAS bénéficient d’un bon taux de réussite. Entre janvier et septembre de cette année, les GAULA de l’Armée ont délivré 228 personnes, déjoué 8 enlèvements et, en faisant pression, libéré 78 autres personnes séquestrées. Compte tenu que la majorité de ces otages se trouvaient dans la campagne, isolés et entourés d’espions au service des criminels, ces résultats n’étaient pas faciles à atteindre.

Dans ces opérations contre l’extorsion et la séquestration, les GAULA ont capturé 1038 personnes et en ont tué 93. Dans certains cas, grâce à un travail stratégique fructueux, ils ont réussi à ébranler les FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie), principal groupe de séquestration en Colombie. L’opération la plus célèbre est celle qui a éliminé "Flaminio", gestionnaire des finances du commando oriental des FARC. Il récoltait pour son organisation entre 800 millions (environ 320 000 euros) et 1 milliard de pesos (environ 400 000 euros) par jour par des extorsions et séquestrations à Bogota. Les FARC ne trouveront pas de sitôt un remplaçant réunissant une telle cruauté et une telle expérience dans l’art du chantage psychologique.

La police a, elle aussi, connu la réussite dans ses opérations. A la date du 2 octobre, les policiers avaient sauvé 215 personnes et contraint les ravisseurs à en libérer 35 autres. Ils ont arrêté 460 suspects et en ont relâché huit. De plus, ils ont récupéré des biens extorqués par enlèvement pour une valeur de 14 milliards de pesos (environ 5 600 000 euros ). A cette même période, ils ont arrêté 776 extorqueurs dont nombre d’entre eux au sein même des prisons. La police a fait preuve d’efficacité dans ses actions contre la délinquance générale et dans la libération d’enfants.

Tant de succès, tant d’idéalisme ? Mais alors que se passe-t-il? Pourquoi les victimes se sentent-elles si oubliées? Pourquoi y a-t-il toujours autant d’enlèvements ?

Il subsiste de nombreux problèmes, et certains sont difficiles à résoudre, notamment la corruption. Tant le Colonel Carlos Joaquín Arévalo, directeur des GAULA de l’armée, que la Fiscalía General (bureau du procureur général), que le Colonel Rafael Hermán Cely ainsi que plusieurs agents interviewés par SEMANA, affirment que des membres actifs ou retraités de ces entités sont impliqués dans le commerce des enlèvements. Certains font partie de la célèbre bande de "Los Calvos" que les autorités ont déjà réussi à démanteler en partie.

Le gouvernement est, lui aussi, au courant de cette corruption. « C’est un sujet fondamental parce que nous avons besoin de récupérer la confiance des citoyens », affirme le vice-président Francisco Santos.

Un autre problème est le manque de moyens. Fondelibertad a obtenu 15 milliards de pesos (environ 5,5 millions d’euros) par an en 2000 et 2001 mais pour 2003, cette somme a été réduite à 7 milliards (environ 2 800 000 d’euros) c’est-à-dire la moitié de ce que la police a confisqué aux ravisseurs cette année. Le gouvernement de Álvaro Uribe a rajouté 9 milliards (environ 3 600 000 euros). Et ceci pour le gouvernement qui est censé être le plus engagé dans la lutte contre la séquestration de ces dernières années.

Selon le colonel Arévalo, qui a élaboré un plan stratégique pour améliorer l'efficacité des Gaula sous ses ordres, il faudrait au moins 50 milliards de pesos (environ 18 millions d’euros) dans les deux prochaines années pour engager de nouvelles recrues, les former et obtenir de nouveaux équipements. Lors de chaque phase, que ce soit pour effectuer les recherches préliminaires, suivre la trace des appels, intercepter des communications téléphoniques, rassembler des preuves physiques ou instruire les plaintes, l’équipement est insuffisant. Ce qui est peut-être encore plus grave, c'est que les militaires et les policiers ne se communiquent pas les informations. Il n'y a pas de base de données commune à laquelle toutes les autorités pourraient accéder pour mieux suivre une affaire. Quand ils collaborent, c'est parce qu'ils ont tissé un système efficace de relations personnelles."'Un réseau d'informations géographiques qui proposerait des noms de suspects, qui émettrait un signal indiquant le lieu d’un enlèvement et comparerait les données s’avère nécessaire.  Pour cela il est indispensable que l'information ne soit pas cloisonnée", déclare Meza de la Fondation País Libre. En outre, un regain de motivation serait bienvenu. "Je me sens fatigué, démoralisé, il n'y a aucune aide et souvent les chefs pensent plus à voir leurs succès affichés dans les journaux qu'à vraiment s'attaquer au cœur du problème", a déclaré un officier du Gaula qui se distingue par sa bonne gestion dans la lutte contre les enlèvements. Il n’y a pas de suivi systématique de chaque GAULA, de système qui récompenserait les meilleurs et éliminerait les plus faibles.

Les gens ne collaborent pas. C'est une autre paire de manches. Les victimes libérées et les membres de leur famille ne se décident pas révéler ce qu'ils savent parce que leur nom figurera dans le dossier et que les avocats des délinquants y ont accès. Ils redoutent les représailles.Les ravisseurs capturés ne parlent pas toujours car la loi ne permet pas au procureur du Gaula de négocier directement des réductions de peine, du moins jusqu'au procès, explique le chef du département contre la séquestration et l'extorsion de la Fiscalía general (bureau du procureur général), Luis González. "De fait, quand un ravisseur collabore, de nombreuses vies sont sauvées. "González dit qu'il lutte contre d’énormes bandes armées très organisées et sophistiquées qui préparent leurs membres à se soustraire la justice s'ils sont capturés. "Il faudrait que l’État s'organise de manière aussi sophistiquée que ces bandes" conclut-il.

Le leadership

Le problème dépasse la capacité opérationnelle des GAULA - ces groupes comptent de nombreux hommes et femmes efficaces qui sont parvenus à délivrer des milliers de Colombiens sains et saufs, et qui ont également réussi à ébranler les bandes de guérilleros. Il manque un leadership politique, un engagement total envers les victimes, pour ce faire, tous doivent s’investir personnellement, du plus haut fonctionnaire au plus modeste employé.

Dans cet esprit, le nouveau gouvernement a suscité de nombreuses expectatives. Plusieurs membres de son cabinet ainsi que de leurs familles ont été victimes d’enlèvement. Le vice-président, Francisco Santos, a été le porte-drapeau le plus important dans cette affaire. Tant lui que la ministre de la Défense, Marta Lucía Ramírez, ont déclaré à SEMANA que ce problème est une priorité pour le gouvernement. Tous deux ont affirmé qu'ils dirigeront l'affaire sous la direction du Président.

Pour de nombreux fonctionnaires publics, impliqués dans cette affaire, la politique de Uribe n'a cependant toujours pas de conduite claire. Le CONASE, Conseil National de Lutte contre la Séquestration, ne s'est pas encore réuni et on ne sait toujours pas précisément à quoi seront destinés les 25 millions de dollars offerts par le gouvernement américain.

Le fait que le gouvernement soit déjà en train d'identifier les problèmes principaux de la lutte contre la séquestration est une bonne chose, et ce malgré les critiques. Les objectifs définis par la Ministre vont au cœur du problème : "Démanteler les bandes, augmenter les peines des auteurs des délits, diminuer leurs bénéfices et regagner la confiance des citoyens.". Reste le défi de désigner un responsable chargé de mettre ces mesures en œuvre.

Le résultat

Si un bouleversement n’a pas lieu dans la lutte contre les enlèvements, les guérilleros, les ravisseurs, les petits et grands délinquants continueront à gagner malgré l'effort consenti par les quelques personnes combattant ce fléau .

Ils ont notamment gagné dans le cas de Libardo, qui malgré tout s'en est bien sorti, étant donné qu'il est rentré sain et sauf chez lui. Mais la famille a dû payer: les pensions, les primes de travail, l'épargne de toute une vie, ont été remises à la guérilla qui les transformera en encore plus de sang et de douleur.

En ce qui concerne Nora de Ricaurte, ils ont, là aussi, gagné. Elle a payé tout ce qu'elle pouvait, mais sans obtenir pour autant la libération de son mari. Maintenant, à chaque fois qu'elle doit préciser son état civil dans les formulaires, elle se met à pleurer. Elle ne sait pas quoi répondre.


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