|
Depuis l’époque
du processus de paix et la démilitarisation, on n’avait plus
entendu parler d’échange de prisonniers en Colombie. Et
soudain, peut-être en raison de l’angoisse collective causée
par les rumeurs annonçant qu’Ingrid Betancourt pourrait être
gravement malade, le sujet a resurgi avec force. Le président
colombien Álvaro Uribe en personne a réitéré, la semaine
dernière ses espoirs d’un possible accord humanitaire grâce à
la médiation de l’ONU ; plusieurs porte-parole de l’opinion
ont rappelé l’urgence de soulager la tragédie d’une centaine
de Colombiens faits prisonniers pour des raisons politiques et
pour qui la seule solution envisageable aujourd’hui est d’échanger
des otages contre des guérilleros emprisonnés.
Un groupe d’intellectuels
et de politiciens a demandé au gouvernement et aux FARC (Forces
Armées Révolutionnaires de Colombie) qu’ils s’asseyent à la
table de discussion "sans exigences unilatérales"
mais "avec une volonté claire de dialoguer". Presque au
même moment, trente-deux ONG ont proposé un "pacte
humanitaire de libération simultanée". L’ex-président
colombien Alfonso López Michelsen est intervenu en personne dans
l’affaire par le biais de sa colonne dominicale dans le
quotidien colombien El Tiempo. Il y a évoqué la possibilité d’un
échange grâce à des "conventions spéciales" dans le
seul but de contribuer à l’humanisation du conflit.
Face à ces
propositions, la fondation País Libre (Pays libre), principale
ONG colombienne luttant contre l’enlèvement et soutenant les
victimes, a répliqué avec véhémence : "C’est une erreur
de réaliser un échange de prisonniers exclusif dont ne
bénéficieraient que soixante Colombiens et qui laisserait tomber
huit cents otages enlevés par les FARC et mille autres aux mains
d’autres groupes en marge de la loi". Selon la fondation,
il ne peut y avoir de citoyens de première et de deuxième
catégorie.
Bien que l'échange
humanitaire apparaisse comme une planche de salut, les dommages
que les enlèvements occasionnent au pays sont d'une telle ampleur
que toute solution se doit de signifier que ce crime indigne est
intolérable et se doit d’aboutir à la disparition du problème
et non à son intensification. En outre, ces solutions doivent
aller beaucoup plus loin. Pour comprendre les dimensions du drame
de l’enlèvement, SEMANA a voulu traiter le problème en
profondeur et expliquer pourquoi il a pris l’ampleur d’une
épidémie qui ronge, depuis plusieurs années déjà, la
société et l’économie colombienne.
La
"mauvaise heure"
Ángela Pérez a
été avertie par téléphone que son mari, le sénateur Luis
Eladio, avait été enlevé dans la matinée du mardi 12 juin
2001. Les ravisseurs lui ont dit qu'ils avaient enlevé Luis et
qu'elle ne pouvait pas l'accompagner, bien qu’il leur ait
expliqué qu'il était diabétique. A ce moment, elle sentit le
sol se dérober sous ses pieds, elle perdait l'équilibre, s’enfonçait
et ne trouvait rien pour se raccrocher. Il lui fallut quelque
jours pour retrouver ses esprits, s'adresser aux médias et
avertir les guérilleros de la maladie de son mari. Pendant
presque deux mois, elle s'obstina à sillonner follement les rues
du Nariño et du Putumayo pour déposer les médicaments de son
mari ainsi que des messages à son intention.
La belle-mère de
Nora Ricaurte l’appela au milieu de la nuit pour lui annoncer
que la camionnette de son mari avait été trouvée abandonnée
sur la route qui mène à Llano. Nora pensa qu'on l'avait tué et
commença à pleurer son époux. Mais, au petit matin, on
l'informa que « Romaña » voulait lui faire savoir
qu'il avait enlevé son mari et demandait une rançon : un homme
lui réclama par téléphone un milliard de pesos, une somme
inconcevable pour la famille Ricaurte. "Je n'aurais jamais
pensé que ma famille puisse être l'objet d'un enlèvement "
explique Nora, fonctionnaire au maigre salaire vivant dans la
modeste ferme familiale où travaillait son mari avant d'être
enlevé voici deux longues années. Elle tremble toujours
lorsqu'elle pense à ce jour. "Même si je me dis qu'il est
mort, je garde, au plus profond de moi, l'espoir qu'il reviendra
d'un moment à l’autre."
« Ils ont
enlevé Soraya » a annoncé une cousine d´ Aura Daza par
téléphone depuis Valledupar. Un froid glacial l´envahit, comme
si tout s´effondrait autour d´ elle. Elle pensait que c´était
une erreur, que sa famille, des femmes, n’avaient rien à voir
avec le conflit armé. Il y a quatre mois, quatre hommes dans une
voiture blanche ont fait irruption dans la maison de sa sœur, ont
égorgé la femme de ménage et ont emmené Soraya de force. Plus
tard, on a dit que le groupe paramilitaire Autodefensas Unidas de
Colombia était responsable de l’enlèvement. Soraya Daza est
une dame qui s´intéresse plus à la mode qu’à la politique.
Quand ils l´ont enlevée, cela faisait un certain temps qu’elle
ne travaillait plus, elle était séparée et s´ occupait de ses
enfants de neuf, onze et treize ans. C´était une femme sans
histoire qui ne cherchait pas les problèmes. « Je ne
comprends pas pourquoi on l’a enlevée, je ne mange plus, je ne
dors plus. Heureusement qu’il y a le travail », dit sa sœur Aura. Florinda
Farfán est rentrée chez elle à dix-sept heures et a
immédiatement compris que quelque chose n´allait pas. Elle ne
voyait ni l´uniforme ni le cartable de Yulie, sa fille de onze
ans. Elle l´a cherchée partout jusqu’à à deux et demie du
matin, sous une pluie battante. Une camarade de sa fille lui a
raconté qu’elle avait vu deux hommes l´emmener dans une
Volkswagen rouge. La police lui a ri au nez, prétendant que la
fillette devait être avec son petit copain. Il y a déjà sept
ans que Yulie a été enlevée et cependant, il ne se passe pas un
seul jour sans que sa maman ne distribue des photos d’elle.
« Même si je devais mourir de faim, je continuerais à
trouver l’argent pour payer les avis de disparition », dit
Florinda, le visage inondé de larmes, comme au premier jour.
Rien que pour cette
année, on dénombre, en Colombie, quelque 121 enlèvements
politiques, comme celui de Luis Eladio Pérez ; 1211
enlèvements économiques, comme celui d’ Aurelio
Ricaurte ; 775 enlèvements simples, comme celui de Yulie
Yesenia Chacón Farfán et 86 enlèvements qui n’entrent pas
dans ces catégories, comme celui de Soraya Daza. En outre, citons
les enlèvements de 60 membres de la Force publique ce qui fait un
total de 2253 personnes enlevées entre janvier et septembre. Plus
de huit par jour. Une toutes les trois heures. Au moment où
quelqu’un lit cet article, quelqu’un, dans le pays, est
déchiré par l’enlèvement d’un être aimé. Si l’on
décompte les otages soit libérés, soit délivrés, soit
décédés, il y a quotidiennement environ 750 hommes, femmes et
enfants enfermés dans des caves, perdus dans les labyrinthes
citadins ou en train de marcher dans la forêt une arme braquée
sur eux et tenus en laisse comme des chiens.
Les captifs
« Malgré
tout, je vais mieux, au moins je sais où j’en suis »,
raconte Libardo (pseudonyme), libéré par les FARC il y a trois
semaines, une fois la rançon payée. Il avait été enlevé alors
qu’il se promenait le long d’une route proche de la ville où
il habite. Quand il s’est rendu compte qu’on le kidnappait, il
a jeté les papiers qui l’identifiaient en tant que militaire à
la retraite. Il a même avalé une carte dont il n’était pas
parvenu à se débarrasser. Il a marché toute la journée jusqu’à
son transfert dans un autre groupe. Il s’en est remis aux mains
de Dieu. Pendant plusieurs mois, on l’a fait marcher, dormir
dans des cabanes, et il a énormément souffert du froid. Il a
perdu douze kilos. On lui permettait d’écouter les programmes
consacrés aux victimes d’enlèvement sur radio Caracol à cinq
heures du matin, ou les émissions « País Libre » et
« Las Voces del Secuestro » (les voix de l’enlèvement).
C’est grâce aux messages de son épouse qu’il a tenu le coup.
Il est resté attaché à un arbre pendant un mois. Il faisait de
l’exercice, lisait ce qu’on lui prêtait – des traités sur
le communisme. Il a résisté de toutes ses forces jusqu’à sa
libération, trois semaines après que sa famille eut payé. Il a
marché 24 heures avant de rencontrer un camionneur, à qui il a
demandé de le ramener chez lui. Le chauffeur a regardé d’un
drôle d’air ses bottes de guérillero, mais Libardo lui a tout
expliqué. Alors, l’homme a fait un signe de croix, lui a
souhaité la bienvenue et l’a pris dans ses bras. Et Libardo s’est
mis à pleurer. Il était libre.
Pour les personnes
enlevées pour des raisons politiques – 60 policiers et
militaires, six ex-parlementaires, une représentante de la
Chambre et ses deux enfants, seize députés de la vallée du
Cauca, Cundinamarca et Huila, un ex-gouverneur, un gouverneur,
deux ex-ministres, une ex-candidate aux élections
présidentielles et sa future vice-présidente – la situation
est pire. L’argent n’a aucune importance. Ils seront
libérés, disent les FARC, seulement si le gouvernement accepte
de les échanger contre des guérilleros emprisonnés. Grâce au
nouveau gouvernement, qui a chargé les Nations Unies de la
médiation humanitaire, et à la nouvelle pression des ONG et des
intellectuels, l’espoir de les voir libérés grandit, mais l’attente
est un calvaire.
Pendant les deux
ans et trois mois que Oscar Tulio Lizcano, l’ex-représentant à
la Chambre à Caldas a passé aux mains des FARC, il n’a pu
écrire que trois lettres à sa famille. Son fils, Oscar Mauricio,
n’avait jamais autant souffert que lorsqu’il a lu la lettre qu’il
a reçue en mai dernier. Son père lui racontait qu’il avait
été dans plus de cent campements, malade, marchant des heures
durant dans la forêt. « Les guérilleros enlèvent beaucoup
de vers de mon corps, il sont blancs, velus, ont des anneaux noirs
et me font très mal, mais bon. » dit-il dans une de ses
lettres. « Est-ce que je reçois des piqûres ? Oui,
celles d’araignées tellement énormes qu’elles peuvent tuer
jusqu’à cinq couleuvres par jour. Tout est monotone, j’écris
des vers, je lis beaucoup et à chaque marche, j’abandonne les
livres, c’est très difficile. » a écrit Lizcano, qui
raconte qu’il a eu plusieurs crises de paludisme, qu’il
souffre de problèmes de peau et de leshmaniose. Oscar Mauricio,
sans pouvoir contenir ses larmes, dit de son père que « la
séquestration est en train de le tuer. »
Les familles d’Ingrid
Betancourt, de Clara Rojas, celles des députés de Cali, celles
de anciens ministres Fernando Araújo et Gilberto Echeverri et d’autres
encore, ont reçu des nouvelles de leurs proches par la
télévision. Ils ont pu voir les leurs, squelettiques, sur des
cassettes envoyées par les FARC. Mais aujourd’hui, ils ne
savent pas s’ils sont toujours vivants. Marleny Franco, mère du
caporal Martín Alberto Marín, l’un des soldats qui a passé le
plus de temps aux mains des FARC, a pu recevoir régulièrement
des nouvelles de son fils. Elle et d’autres parents de soldats
enlevés reçoivent une lettre tous les deux mois.
D’autres n’ont
aucune nouvelle de leurs proches détenus, comme Claudia Jara, l’épouse
de l’ex-gouverneur du département du Meta, Alan Jara, qu’on a
sorti de force d’un véhicule des Nations Unies le 15 juillet
2001. « Je ne me sens pas capable de fêter un autre Noël
sans Alan.» dit Claudia, et sa voix se brise pour la énième
fois. Son fils de huit ans et elle ont dû adopter une certaine
philosophie : « Nous l’attendrons le temps qu’il
faudra ».
La douleur
Le temps est
éternel quand on est séquestré. C’est une douleur
interminable, pire que la mort. Selon Carmen Emilia García,
épouse de Jairo Hoyos, un des députés de Cali que les FARC ont
enlevé dans l’enceinte de l’Assemblée de la Vallée du Cauca
le 11 avril dernier, c’est comme si la vie était en suspens.
Chacun s’invente
des moyens pour tenir le coup. Ainsi, Blanca Leonor Ortega, l’
épouse de Rufino Balera, un autre député de la Vallée du
Cauca, enlevé lui aussi, sortait en rue quand il pleuvait car
cela la déprimait de penser que son mari puisse être trempé
alors qu’elle était au sec. Carolina Charry, fille de Carlos,
député lui aussi, tient un journal dans lequel elle note tout ce
qui se passe au quotidien pour qu’au retour de son père, il
sache tout ce qui est arrivé pendant son absence.
Il ne se passe pas
un jour sans que le père, l’épouse ou l’enfant d’un
séquestré ne se rappelle que l’autre est là-bas, sans
défense. Ils ne s’avoueront jamais vaincus avant d’avoir la
preuve formelle que l’être aimé n’est plus en vie .
La séquestration
est le plus grave problème de la Colombie. A l’instar des
massacres ou des déplacements, elle détruit la vie de centaines
de familles. Et le pire de tout : les plus touchés sont les
enfants : on dénombre 302 victimes depuis le début de l’année.
Elle appauvrit encore les régions les plus pauvres : sept
enlèvements sur dix surviennent à la campagne. De plus, elle
saborde des centaines d’entreprises, ce qui augmente le chômage
et la misère.
Une récente
enquête de la fondation País Libre portant sur les chefs d’entreprise
colombiens, révèle que 10% d’entre eux ont été enlevés et
ce qui est plus surprenant que 9% des travailleurs disent avoir un
parent séquestré. C’est un fléau qui freine les investisseurs
colombiens et davantage encore les étrangers. La peur des
enlèvements surnommés «pêches miraculeuses » -122 cette
année faisant 479 victimes- a laissé les routes désertes et en
mauvais état. De plus, cette crainte engendre un effet
psychologique pervers : les citadins se sentent pris en otages
dans leur propre ville.
Tout comme le
trafic de drogue, c’est un commerce qui rapporte facilement de l’argent
et qui corrompt des milliers de jeunes qui commencent à trouver
normal de se servir de la vie et de la dignité d’autrui comme
monnaie d’échange. Et par la même occasion, on achète la
complicité de nombreux fonctionnaires et cela a coûté la vie à
d’autres qui ne se sont pas laissé faire.
L’État n’a pas
pris le problème au sérieux. Il n’a pas non plus essayé de le
contrecarrer de manière efficace : en le maîtrisant, en
déployant des stratégies et des moyens financiers ou en s’engageant.
C’est pourquoi, le problème a pris trois fois plus d’ampleur
en seulement six ans. La situation est telle que de nombreuses
victimes en viendront presque à haïr davantage les institutions
publiques que les ravisseurs.
La confiance
perdue
Le Département de
Psychiatrie de l'Université d'Antioquia a réalisé une étude
sur les enlèvements et leurs répercussions auprès de 33
familles du département d’Antioquia qui ont vécu cette
tragédie. Une des conclusions révèle que dans 90% des cas, les
familles trouvent déplorable l'aide apportée par les organismes
de l’État qui luttent contre ce délit. Voici quelques-uns de
leurs reproches : "ils ont été lents", "ils nous
ont abandonnés", "ont été inefficaces",
"incompétents en matière de juridiction ", "ils
ne connaissent même pas la région que les kidnappeurs
connaissent, eux, sur le bout des doigts" et "certains
sont corrompus".
La méfiance des
citoyens n'apparaît pas seulement à Antioquia où se sont
produits un cinquième des enlèvements signalés cette année en
Colombie. Une dame, dont le petit-fils a été enlevé, a dit
qu'elle a beaucoup souffert quand un membre du GAULA (Groupe d’action
unifiée pour la liberté des personnes). de la police lui a dit
qu'il était certainement mort, "qu'il n'y avait plus rien à
faire". Finalement, l'enfant a été libéré contre paiement
d'une rançon.
Un autre cas nous
montre que l'homme qui a enlevé une petite fille a été arrêté
très rapidement et efficacement par la police de Bogota.
Plusieurs témoins l'ont reconnu. Il a été mis à la disposition
d'un Procureur de la République qui l'a mystérieusement laissé
partir, et quand la mère de la petite fille a déposé plainte,
le nom du criminel n'avait même pas été enregistré. Ce fut la
seule occasion qu'a eu cette dame pour retrouver sa fille, qui six
ans après n'a toujours pas réapparu. Une autre femme dénonce
que le Gaula n'a jamais recherché son mari, il lui a seulement
été dit de ne pas révéler l'enlèvement aux médias. Des mois
plus tard, une enquête a été ouverte et le dossier a commencé
à circuler de bureau en bureau. Et quand cette dame est allée
s'informer auprès du bureau du Procureur de la République, une
fonctionnaire lui a dit : "Ah oui, votre mari, celui qui a
été tué ?" , alors qu'à l'époque elle était convaincue
qu'il vivait toujours. On ne lui a pas apporté non plus de
preuves de sa mort. Elle a alors recherché par elle-même où
pourrait être son époux et avec des cartes faites main elle est
allée de porte en porte à la recherche d'une quelconque
autorité susceptible de l'aider.
De nombreuses
personnes interrogées par l’hebdomadaire SEMANA ont affirmé ne
pas savoir vers qui se tourner si un de leurs proches était
enlevé. Le labyrinthe institutionnel est inextricable. Chaque
fois qu'un cas se présente, chaque entité réagit en fonction du
préposé et de la disponibilité des unités d’intervention,
explique Juan Francisco Meza, directeur de la fondation País
Libre et ancien directeur de l'organisme privé
anti-séquestration, Fondelibertad. "Il n'y a pas de
protocole d'action pour que, face à un signalement d'enlèvement
- quelle que soit l'autorité qui le reçoive -, la manière de
réagir soit claire et standardisée. C'est une situation qui doit
impérativement changer", dit-il.
Trois sauvetages
sur quatre se déroulent dans les 24 heures qui suivent la
déclaration d’enlèvement. De là, résulte la nécessité d’améliorer
la capacité de réaction. Selon une étude de la fondation País
Libre, sur les demandes de rançon enregistrées entre janvier et
août de cette année, les autorités ont libéré 19 pour cent
des otages, ce qui correspond à 386 personnes. En ce qui concerne
les enlèvements à but économique, le taux est moindre 11 pour
cent des personnes enlevées ont été libérées.
Pire que tout
Comme les proches
de la victime se méfient des autorités, ou que la précipitation
les empêche de joindre les personnes compétentes, ils tombent
souvent entre les mains d’escrocs.
La famille de
Libardo, par exemple, a reçu un « parent » qui avait
appris l’enlèvement et proposait ses services. L'épouse, qui
négociait la rançon, était accablée et morte de peur parce que
les FARC exigeaient une somme exorbitante et lui disaient avec
mépris que ce qu'elle offrait suffirait à peine à payer le
cercueil de son mari. Elle a donc accepté l'aide du
« parent » qui prétendait avoir négocié un prix
moins élevé. Elle lui a donné l'argent - a même pris la peine
de l’empaqueter soigneusement - avant de se rendre compte
qu'elle avait été roulée.
Les extorqueurs,
eux aussi, prolifèrent. Nora de Ricaurte était arrivée non sans
peine à négocier une somme en échange de laquelle on lui
rendrait son mari enlevé quelque part sur la route qui mène à
Llano. Un ami est gentiment allé livrer l'argent à sa
place. Le mari n'y était pas. Les ravisseurs ont promis au
messager qu'il serait libéré le lendemain. Après ils lui ont
fait croire qu'il était mort et puis qu'au contraire, il allait
bien. Nora, désespérée, a lancé un appel par le biais des
médias en espérant trouver une piste. Tout ce qu'elle a réussi
à obtenir, c'est qu'on a commencé à la harceler avec des
messages anonymes. Lorsque les concierges de son immeuble lui ont
appris que des hommes étaient à sa recherche, elle a dû quitter
le pays, terrifiée. Finalement, elle a découvert que c'étaient
les concierges eux-mêmes qui lui avaient adressé les lettres
anonymes. C'est pour cette raison qu'elle raconte son histoire
sous un faux nom, et qu’elle ne parle à personne du drame
qu'elle a vécu. "J'ai peur d’attirer l’attention;
qu'on me persécute à nouveau," dit-elle.
Les criminels ne se
contentent pas de profiter des gens qui se retrouvent sans
défense parce qu'ils sont prêts à tout pour sauver un être qui
leur est cher. Certains adversaires politiques ont également
tiré profit de la séquestration des parlementaires. La nouvelle
de leur enlèvement n’était pas encore rendue publique que des
hommes politiques moins importants cherchaient déjà à prendre
leur place.
Pour couronner le
tout, l'enlèvement du chef de famille plonge de nombreux foyers
dans la ruine. Par exemple, les salaires des parlementaires et
autres fonctionnaires publics ont été suspendus et leurs
épouses ont dû entamer des procédures afin qu'on continue à le
leur verser, du moins jusqu'à la fin du mandat de leur mari. Et
pour l'un d'entre eux, on n'a même pas attendu que ses proches
reprennent ses affaires de bureau, on les a jetées dans le
couloir, entassées dans des sacs noirs.
Livrés à
eux-mêmes
Se sentant oubliés
et rejetés par les autorités, beaucoup se sont résolus à
chercher des solutions par eux-mêmes. Ainsi, alors que la zone de
démilitarisation se maintenait, les familles des séquestrés se
rendaient fréquemment au Caguan afin de demander aux chefs
militaires « Raúl Reyes » ou « Andrés
París » la libération de leurs proches. Ángela Pérez, l’épouse
du sénateur du Nariño, s’y est rendue six fois et y a envoyé
son beau-frère à deux autres reprises dans le but de faire
admettre aux FARC qu’ils détenaient son mari, de s’enquérir
de son état de santé, de tenter de monnayer sa libération (sans
résultat), d’ expliquer aux FARC que Luis ne serait pas réélu
et qu’en perdant son statut de sénateur il n’aurait plus de
valeur pour le « canje », c’est-à-dire l’échange
de prisonniers civils contre des guérilleros. Ils lui ont
répété : « Nous ne négocierons sa libération que
dans le cadre d’un échange humanitaire . » Claudia Jara,
l’épouse d’Alan Jara s’est, elle aussi, rendue à San
Vincente, pour s’entendre dire la même chose. Ce fut également
le cas pour Deyanira Beltrán, l’épouse du représentant à la
Chambre Orlando Beltrán enlevé le 28 août 2001.
Presque tous
rencontrent des difficultés à garder le contact depuis la fin de
la démilitarisation. C’est pourquoi les familles des
séquestrés politiques et de certaines personnes détenues pour
raisons économiques ou encore de personnes enlevées et disparues
ont choisi de chercher de l’aide auprès d’autres pays ou
entités internationales dans le but de faire pression pour
obtenir la libération des otages.
L’épouse de Luis
Eladio Pérez était antiquaire et s’est retrouvée pratiquement
lobbyiste professionnelle revendiquant l’accord humanitaire.
Elle s’est entretenue avec les présidents cubain et
vénézuélien, avec des membres du Parlement Européen et des
ambassadeurs. Elle n’était pas seule pour mener ce combat. En
effet, elle s’est jointe à de nombreux proches de séquestrés
politiques pour affronter cette situation. Ensemble ils ont déjà
mené à bien deux rencontres nationales de parents de
séquestrés à Cali et à Neiva et en organiseront une à Bogota
en novembre.
Il n’est pas
facile de comprendre pourquoi les autorités n’incitent pas
davantage les proches des victimes à leur faire confiance. Pour
quelle raison les autorités n’ont-elles pas compris que chaque
personne qui se sent délaissée par l’État devient un
instrument involontaire de la pression de la guérilla ?En
effet, en payant la rançon, les familles contribuent à
légitimer le caractère monstrueux des enlèvements et en faisant
pression sur le gouvernement avec l’accord humanitaire, elles le
poussent à céder aux FARC.
Aucun des parents
des séquestrés politiques n’accepte l’échange comme
solution. Toutefois, lorsqu’on leur a posé la question,
plusieurs ont répondu qu’on n’avait jamais tenté de les
persuader du contraire. Ils ne savaient pas non plus que les GAULA
obtenaient de si bons résultats dans leurs opérations de
libération (presque aucune des opérations mises au point par ces
unités spéciales ne s’est soldée par la mort de la personne
enlevée).
Le soutien
psychologique que les GAULA ont apporté aux enfants et aux
épouses de certaines personnes enlevées est peut-être un des
services les plus appréciés par les parents de victimes.
L’action des
GAULA
Dans le pays, 856
policiers travaillent, de pair avec les procureurs spécialisés,
dans les onze GAULA (Groupe d’action unifiée pour la liberté
des personnes) de police. Environ 1800 militaires font partie des
seize GAULA de l’armée de terre et des deux de la flotte
colombienne. Ils travaillent avec des agents du DAS (Département
Administratif de la Sécurité) et du CTI (Groupe technique d’investigation).
En plus des ressources qu’apporte chacune de ces institutions
pour payer la solde de ces officiers ainsi que leur armement,
Fondelibertad leur alloue des fonds pour financer les opérations
et investir en matériel électronique et informatique.
Ces GAULAS bénéficient
d’un bon taux de réussite. Entre janvier et septembre de cette
année, les GAULA de l’Armée ont délivré 228 personnes,
déjoué 8 enlèvements et, en faisant pression, libéré 78
autres personnes séquestrées. Compte tenu que la majorité de
ces otages se trouvaient dans la campagne, isolés et entourés d’espions
au service des criminels, ces résultats n’étaient pas faciles
à atteindre.
Dans ces
opérations contre l’extorsion et la séquestration, les GAULA
ont capturé 1038 personnes et en ont tué 93. Dans certains cas,
grâce à un travail stratégique fructueux, ils ont réussi à
ébranler les FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie),
principal groupe de séquestration en Colombie. L’opération la
plus célèbre est celle qui a éliminé "Flaminio",
gestionnaire des finances du commando oriental des FARC. Il
récoltait pour son organisation entre 800 millions (environ 320
000 euros) et 1 milliard de pesos (environ 400 000 euros) par jour
par des extorsions et séquestrations à Bogota. Les FARC ne
trouveront pas de sitôt un remplaçant réunissant une telle
cruauté et une telle expérience dans l’art du chantage
psychologique.
La police a, elle
aussi, connu la réussite dans ses opérations. A la date du 2
octobre, les policiers avaient sauvé 215 personnes et contraint
les ravisseurs à en libérer 35 autres. Ils ont arrêté 460
suspects et en ont relâché huit. De plus, ils ont récupéré
des biens extorqués par enlèvement pour une valeur de 14
milliards de pesos (environ 5 600 000 euros ). A cette même
période, ils ont arrêté 776 extorqueurs dont nombre d’entre
eux au sein même des prisons. La police a fait preuve d’efficacité
dans ses actions contre la délinquance générale et dans la
libération d’enfants.
Tant de succès,
tant d’idéalisme ? Mais alors que se passe-t-il? Pourquoi les
victimes se sentent-elles si oubliées? Pourquoi y a-t-il toujours
autant d’enlèvements ?
Il subsiste de
nombreux problèmes, et certains sont difficiles à résoudre,
notamment la corruption. Tant le Colonel Carlos Joaquín Arévalo,
directeur des GAULA de l’armée, que la Fiscalía General
(bureau du procureur général), que le Colonel Rafael Hermán
Cely ainsi que plusieurs agents interviewés par SEMANA, affirment
que des membres actifs ou retraités de ces entités sont
impliqués dans le commerce des enlèvements. Certains font partie
de la célèbre bande de "Los Calvos" que les autorités ont
déjà réussi à démanteler en partie.
Le gouvernement
est, lui aussi, au courant de cette corruption. « C’est un
sujet fondamental parce que nous avons besoin de récupérer la
confiance des citoyens », affirme le vice-président Francisco
Santos.
Un autre problème
est le manque de moyens. Fondelibertad a obtenu 15 milliards de
pesos (environ 5,5 millions d’euros) par an en 2000 et 2001 mais
pour 2003, cette somme a été réduite à 7 milliards (environ 2
800 000 d’euros) c’est-à-dire la moitié de ce que la police
a confisqué aux ravisseurs cette année. Le gouvernement de
Álvaro Uribe a rajouté 9 milliards (environ 3 600 000 euros). Et
ceci pour le gouvernement qui est censé être le plus engagé
dans la lutte contre la séquestration de ces dernières années.
Selon le colonel
Arévalo, qui a élaboré un plan stratégique pour améliorer
l'efficacité des Gaula sous ses ordres, il faudrait au moins 50
milliards de pesos (environ 18 millions d’euros) dans les deux
prochaines années pour engager de nouvelles recrues, les former
et obtenir de nouveaux équipements. Lors de chaque phase, que ce
soit pour effectuer les recherches préliminaires, suivre la trace
des appels, intercepter des communications téléphoniques,
rassembler des preuves physiques ou instruire les plaintes, l’équipement
est insuffisant. Ce qui est peut-être encore plus grave, c'est
que les militaires et les policiers ne se communiquent pas les
informations. Il n'y a pas de base de données commune à laquelle
toutes les autorités pourraient accéder pour mieux suivre une
affaire. Quand ils collaborent, c'est parce qu'ils ont tissé un
système efficace de relations personnelles."'Un réseau
d'informations géographiques qui proposerait des noms de
suspects, qui émettrait un signal indiquant le lieu d’un
enlèvement et comparerait les données s’avère
nécessaire. Pour cela il est indispensable que
l'information ne soit pas cloisonnée", déclare Meza de la
Fondation País Libre. En outre, un regain de motivation serait
bienvenu. "Je me sens fatigué, démoralisé, il n'y a aucune
aide et souvent les chefs pensent plus à voir leurs succès
affichés dans les journaux qu'à vraiment s'attaquer au cœur du problème",
a déclaré un officier du Gaula qui se distingue par sa bonne
gestion dans la lutte contre les enlèvements. Il n’y a pas de
suivi systématique de chaque GAULA, de système qui
récompenserait les meilleurs et éliminerait les plus faibles.
Les gens ne
collaborent pas. C'est une autre paire de manches. Les victimes
libérées et les membres de leur famille ne se décident pas
révéler ce qu'ils savent parce que leur nom figurera dans le
dossier et que les avocats des délinquants y ont accès. Ils
redoutent les représailles.Les ravisseurs capturés ne parlent
pas toujours car la loi ne permet pas au procureur du Gaula de
négocier directement des réductions de peine, du moins jusqu'au
procès, explique le chef du département contre la séquestration
et l'extorsion de la Fiscalía general (bureau du procureur
général), Luis González. "De fait, quand un ravisseur
collabore, de nombreuses vies sont sauvées. "González dit
qu'il lutte contre d’énormes bandes armées très organisées
et sophistiquées qui préparent leurs membres à se soustraire la
justice s'ils sont capturés. "Il faudrait que l’État
s'organise de manière aussi sophistiquée que ces bandes"
conclut-il.
Le leadership
Le problème
dépasse la capacité opérationnelle des GAULA - ces groupes
comptent de nombreux hommes et femmes efficaces qui sont parvenus
à délivrer des milliers de Colombiens sains et saufs, et qui ont
également réussi à ébranler les bandes de guérilleros. Il
manque un leadership politique, un engagement total envers les
victimes, pour ce faire, tous doivent s’investir
personnellement, du plus haut fonctionnaire au plus modeste
employé.
Dans cet esprit, le
nouveau gouvernement a suscité de nombreuses expectatives.
Plusieurs membres de son cabinet ainsi que de leurs familles ont
été victimes d’enlèvement. Le vice-président, Francisco
Santos, a été le porte-drapeau le plus important dans cette
affaire. Tant lui que la ministre de la Défense, Marta Lucía
Ramírez, ont déclaré à SEMANA que ce problème est une
priorité pour le gouvernement. Tous deux ont affirmé qu'ils
dirigeront l'affaire sous la direction du Président.
Pour de nombreux
fonctionnaires publics, impliqués dans cette affaire, la
politique de Uribe n'a cependant toujours pas de conduite claire.
Le CONASE, Conseil National de Lutte contre la Séquestration, ne
s'est pas encore réuni et on ne sait toujours pas précisément
à quoi seront destinés les 25 millions de dollars offerts par le
gouvernement américain.
Le fait que le
gouvernement soit déjà en train d'identifier les problèmes
principaux de la lutte contre la séquestration est une bonne
chose, et ce malgré les critiques. Les objectifs définis par la
Ministre vont au cœur du problème : "Démanteler les
bandes, augmenter les peines des auteurs des délits, diminuer
leurs bénéfices et regagner la confiance des citoyens.".
Reste le défi de désigner un responsable chargé de mettre ces
mesures en œuvre.
Le résultat
Si un
bouleversement n’a pas lieu dans la lutte contre les
enlèvements, les guérilleros, les ravisseurs, les petits et
grands délinquants continueront à gagner malgré l'effort
consenti par les quelques personnes combattant ce fléau .
Ils ont notamment
gagné dans le cas de Libardo, qui malgré tout s'en est bien
sorti, étant donné qu'il est rentré sain et sauf chez lui. Mais
la famille a dû payer: les pensions, les primes de travail,
l'épargne de toute une vie, ont été remises à la guérilla qui
les transformera en encore plus de sang et de douleur.
En ce qui concerne
Nora de Ricaurte, ils ont, là aussi, gagné. Elle a payé tout ce
qu'elle pouvait, mais sans obtenir pour autant la libération de
son mari. Maintenant, à chaque fois qu'elle doit préciser son
état civil dans les formulaires, elle se met à pleurer. Elle ne
sait pas quoi répondre.
|