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Yolanda et Astrid Elles sont entrées dans le salon de l’Ambassadeur de France. D’une rare élégance. Avec deux enfants qui sont vite partis jouer dans les dépendances. Yolanda et Astrid. Ces deux prénoms qui traversaient le livre d’Ingrid et sur lesquels je mets enfin une démarche, une voix et des yeux. Des regards d’une détermination absolue. Trop de gratitude que nous soyons venus jusqu’à elles. Yolanda Pulecio, la maman d’Ingrid, s’est battue toute sa vie, comme parlementaire, pour la dignité des colombiens. Elle a créé une Fondation pour les enfants de Bogota. Ces enfants miséreux des rues qu’on engage, contre quelques pesos, à assassiner. La violencia. Les sicarios. L’obsession d’une nation. Yolanda qui, dans un français parfois hésitant, veut se battre jusqu’au bout pour sa fille . Astrid prend le relais. Une diction française parfaite. Analyse implacable de la démission du Gouvernement Pastrana. Coup de folie d’Ingrid de s’être précipitée dans la gueule des FARC juste après la rupture des négociations avec le pouvoir central ? Pas du tout. « Ingrid a fait cette route des dizaines de fois ». « Elle allait soutenir un maire de son parti ». Question : des rumeurs prétendent qu’elle donne des cours aux guérilleros ? Astrid : « Nous n’avons aucune nouvelle d’elle ». « Nous ne savons pas si elle est vivante ». Elle relève ses longs cheveux noirs. Son regard se fait encore plus perçant. « De toute manière, il n’y a qu’une solution. Négocier. Né-go-cier ! ». « Dans ce pays, personne n’aura une victoire militaire. Il faut enclencher un processus de paix et de dialogue avec toutes les composantes de la société colombienne ».
La discussion glisse sur la liste des organisations terroristes que doit adopter très prochainement l’Union Européenne. Depuis le 11 septembre, les américains exercent une pression permanente sur leurs alliés occidentaux. La Suède y est opposée. Comment négocier avec une organisation considérée comme terroriste puisqu’il faudra bien un jour négocier ? La libération d’Ingrid et des autres séquestrés serait un geste fort. Les FARC sont-elles sensibles à l’opinion internationale ? « Oui, absolument, il faut sans cesse rappeler la préoccupation de tous pour l’enlèvement d’Ingrid. Surtout ne pas sombrer dans l’oubli. Ce serait la pire des situations » affirme Astrid. Les FARC, outre qu’elles revendiquent un territoire « libéré » de deux départements, veulent à terme échanger leurs prisonniers contre leurs guérilleros emprisonnés. Impensable répond le Gouvernement. En 1998, le Président Pastrana leur a concédé 42.000 km2, soit un territoire grand comme la Suisse. Mais, depuis le début de cette année, les négociations ont été rompues. En avril 2000, Andrés Pastrana a annoncé la création d’une autre enclave sans présence militaire au profit de l’Armée de libération nationale (ELN), la seconde guérilla du pays. Le temps est loin de ces tentatives de pacification. Le programme du candidat Alvaro Uribe ne comporte aucune concession. La guerre totale. Le renforcement de l’armée et la militarisation d’un million de civils pour déloger la guérilla. Le lendemain de son élection, son discours et ses ardeurs belliqueuses s’infléchiront. La conversation se poursuit sur le plan Colombie. Sous la pression du lobby militaro-industriel américain, le gouvernement des Etats-Unis a conclu avec le pouvoir colombien un vaste programme – plus de 1,5 milliard de dollars – destiné à lutter contre les narcotrafiquants et qui dans les faits appuie les paramilitaires des Autodéfenses unies de Colombie (AUC), créées dans les années 80 par les grands propriétaires terriens pour défendre leurs privilèges. Ils représentent aujourd’hui une véritable armée de plus de 10.000 hommes qui massacrent les syndicalistes et les petits paysans accusés de complicité avec la guérilla. Goût amer et perplexité. Notre service de sécurité a appelé un taxi jaune. Trajet surréaliste dans les larges avenues avec ces motards qui parfois arrêtent la circulation sous les yeux interrogateurs du chauffeur du taxi. Les policiers me lâchent une fois assurés que je suis dans le hall de l’hôtel. Je sombre dans la nuit, la tête emplie d’images et de questions. |