« Pour l’instant, nous attendons ces
élections… vivants, c’est ça qui compte le plus ! ».
Cette terrible phrase est prononcée par Luis Eduardo Garzon dit Lucho, le
lutteur. Nous sommes dans son bureau de Bogota. Il a un rhume. Serein,
déterminé, il parle un espagnol en mâchant ses mots. Il est le candidat
du pôle démocratique aux élections présidentielles du 26 mai en
Colombie. Ce mardi, nous sommes à cinq jours d’un scrutin décisif pour
l’avenir du pays. « Reconciliémonos. Compatriotas, Colombia
esta destartalada » proclame son tract de campagne. Garzon
rassemble autour de lui une constellation hétéroclite de sénateurs
indépendants dont les deux sénateurs indigènes, des organisations
sociales, des syndicats, le mouvement des gays et des lesbiennes. Il
représente l’alternative de gauche. En Colombie, tous les candidats
susceptibles de rompre avec le système ont été assassinés. Depuis des
décennies. Tenir cinq jours. Vivant !
« Les gens croient que le vote pour Ingrid ne
sera pas valide et en plus ils veulent voter utile » affirme
Juan-Carlos le mari d’Ingrid Betancourt, enlevée le 23 février par les
Forces armées révolutionnaires de Colombie. Nous parcourons les grandes
pièces quasi vides du siège de la campagne. « Vida y libertad.
Ingrid Presidente ». Une élection sans la présence de la
candidate du parti Oxygène. Présentant le programme des candidats, l’hebdomadaire
Semana a titré : Ingrid : « Sin Palabras ».
Et pourtant, sa famille, Yolanda et Astrid et toute l’équipe, y
croient. Ils ont loué ce grand immeuble, dont la façade affiche une
immense photo d’Ingrid, jusque dimanche. Il n’y a plus d’argent.
Francisco, le chargé des relations publiques, me glisse dans la main une
balle de ping-pong. Dessus, il est inscrit « Pase la bola. Ingrid
Presidente ». Francisco lit Le Joueur de Dostoïevski. Il aura
pendant trois jours ce livre prémonitoire à portée de main.