Rencontres


Ce lundi, les rencontres se succèdent. D’un taxi à l’autre pour quelques pesos. D’un bureau à l’autre aussi. Certains dans ces grandes tours vieillies et impersonnelles où un colombien gagne sa vie à nous accompagner dans les ascenseurs. Quadrillage de la ville dans tous les sens. Je m’y perd. Le Sud est pauvre et dangereux. Le Nord, ce sont les quartiers riches. Le Mc Donald dans le chico. Encore plus de militaires. L’Ambassade du Japon est une forteresse. Les américains eux, ne sortent jamais. L’Ambassadeur m’a dit que je pouvais me promener sans crainte dans le parc juste devant l’hôtel. Je ne l’ai pas fait. Siège de la campagne d’Ingrid. Sa haute silhouette, photo grandeur nature, et découpée dans de la frigo lite se dresse dans la salle de presse. Des dizaines d’articles des journaux français sont punaisés. Partout des déclarations d’Ingrid affichées au mur : « Colombia esta atrapada por la dictadura de la corrupcion ». « Quiere una Colombia Nueva ». « Por Colombia, tu voto sera decisivo ». Et un slogan en grand : « Ingrid es pura oxigeno ». Juan-Carlos est affairé dans la campagne. Il nous offre un badge. Tout le monde l’arbore. Même des membres d’autres partis. Signe de respect pour la séquestrée. Discussion avec le staf et Yolanda. « Voter pour elle pour que les FARC la libèrent ». « Au deuxième tour – il n’y en aura pas – je vote blanc. Je refuse de choisir entre la peste et le choléra ». Nous sommes dans un petit bureau. Les collaborateurs d’Ingrid explicitent son programme pour la paix. Entamer le dialogue, étape par étape, jusqu’à une trêve. Créer une pré constituante composée de tous les partis pour arriver à des réformes de structure. A une réforme agraire. Casser le système bipolaire conservateurs libéraux auquel les paysans, mal informés, sont habitués à se référer. Et Yolanda : « le rôle de l’Union européenne sera essentiel dans le processus de paix. Ne laissez pas uniquement les américains et les autres pays latino-américains ! ». Photos devant l’immense portrait d’Ingrid qui orne l’immeuble loué pour la campagne. Il n’y a plus d’argent dans les caisses. Comment continuer à assurer l’indispensable solidarité avec Ingrid lundi prochain, une fois les lumières du scrutin retombées ? Surtout ne pas sombrer dans l’oubli ! Taxi, escorte, rendez-vous suivant. Ne pas perdre l’essentiel. L’âme de ces rencontres. L’âme de ces combattants pour une Colombie nouvelle.

Nous rencontrons Anna Teresa de l’association pour la paix, Redepaz. Elle a eu la visite de Danielle Mitterrand à son dernier congrès. « Il faut restaurer l’Etat de droit et son autorité sur tout le territoire national. Mais pour cela, la société civile doit se mobiliser », affirme-t-elle. Elle parle aussi de cette guerre pour la terre entre la guérilla et les paramilitaires. La terre, mère de toutes les prospérités. La guerre pour son appropriation est totale. Expropriations par la force. Spoliations des familles indiennes et paysannes. Lois iniques telle celle de 1994 qui prévoit l’expropriation de toute terre qui se trouve dans un rayon de cinq kilomètres d’un puit de pétrole. Sociétés multinationales telle British Petroleum qui contrôlent des milliers d’hectares. Déplacements gigantesques de millions – oui de millions ! – de paysans chassés par les paramilitaires au profit des grands propriétaires fonciers qui à leur tour vendent au meilleur prix la terre des expulsés aux sociétés internationales dont les experts imaginent les projets les plus grandioses : construction de zones portuaires, connexions entre les fleuves. Certains ont même imaginé dans la région du choco, un nouveau canal de Panama mais par voie terrestre. Lutte inégale entre les campesinos chassés de leurs terres et l’oligarchie nationale et internationale qui s’appuie sur les paramilitaires pour concentrer la propriété et accumuler le capital. Pas étonnant que la guérilla, malgré ses exactions, jouisse d’une certaine estime et fonde sa légitimité sur ces inégalités colossales. Le responsable d’une association de défense des personnes déplacées nous le confirme : « 1.100.000 paysans déplacés sous le gouvernement Pastrana. Recomposition violente de l’affectation de la terre. 1.500.000 hectares ont changé de mains en cinq ans ». La guerre disperse les paysans, qui perdent leur carte d’identité et qui donc ne votent plus. Il nous dira enfin : « la fracture est telle que c’est la viabilité même de la Colombie qui est mise en cause ». « Pour une personne déplacée, dix sont précarisées. Nous sommes face à une masse incontrôlable d’exclus ».


... la suite