|
La guérilla La guérilla. Tous nos rêves révolutionnaires d’adolescents européens en révolte contre l’impérialisme des gringos. Tout un panthéon des focos du Che, de Debray à Camiri, Kouchner à la Havane chez les barbudos, les Tupamaros, les sandinistes, sans oublier, plus loin, la résistance vietnamienne. Une collection mythique de hauts faits d’armes et de fraternité humaine. Une rage contre ces « veines ouvertes de l’Amérique Latine », ce continent mis en coupes réglées par les dictateurs militaires au profit d’une autre dictature, plus invisible celle-là, celle des compagnies transnationales qui analysent les chiffres de leurs bilans sans compter les chiffres de leurs victimes. Et pourtant. Comment les idéaux aussi estimables des campesinos, qui prennent leurs sources au cœur d’une répartition inique de la terre, se sont-ils dévoyés à ce point ? Comment les FARC et les militants de l’armée de libération nationale, second mouvement de guérilla du pays et soutenu par les cubains, en sont-ils progressivement arrivés à faire du meurtre, de l’enlèvement, et du trafic de la coca, leur quotidien ? Les FARC, fondées en 1964 pour lutter contre les grands propriétaires terriens et la concentration de la propriété foncière. Dix-sept mille combattants abreuvés de dialectique marxiste. Un mouvement dont on dit qu’il émancipe les paysannes, arrachées à l’obscurantisme machiste. « Je soutiens qu’ils ont un projet politique, économique et social » affirme Lucho Garzon. Malgré leur culture autoritaire ? Malgré les atteintes permanentes contre les droits des populations civiles ? Les massacres ? A la soirée de l’Ambassadeur, je rencontre Eduardo. C’est un ami d’enfance d’Ingrid. Il parle très bien le français. Il travaille dans l’immobilier et la décoration. A ses côtés, un autre ami, plus « libéral » qui œuvre dans la mode. Eduardo, lui aussi, me confirme qu’il faudra négocier. « Il faut tenir compte de la géographique très particulière de ce pays. A partir de l’Equateur, la cordillère se divise en trois branches. Cela crée des vallées si vastes qu’il est très difficile de les contrôler. Chaque groupe armé peut alors se déployer sans trop de risques ». Toute l’équipe de la campagne d’Ingrid est là. Une française venue les soutenir. Astrid, toujours, qui évoque des contacts – des canaux de communication comme ils disent – pour avoir enfin des nouvelles… Nous commentons avec regrets la présentation de deux listes de gauche. Pourtant Ingrid et Lucho sont amis. Mais ils n’ont pu se mettre d’accord pour offrir à l’électeur colombien la liste unique, alternative au système. Je passe de table en table. J’améliore mon espagnol encore trop hésitant. Une force incroyable se dégage de ce groupe de militants. Je me prends à rêver d’une telle solidarité chez nous. Mercredi matin. Lever tôt. Sept heures de moins qu’en Europe. Difficile de maîtriser le décalage horaire en si peu de jours. Dans un sac en plastique qui pend à la porte, El Tiempo. Il titre sur les neufs morts suite aux combats dans les rues de Medellin et sur la tragédie de Bojajà : « Tous sont coupables, dit l’ONU ». Le hall de l’hôtel grouille de militaires et de policiers. Uribe y tient une réunion de campagne. Sa protection est impressionnante et inquiétante. Francisco m’attend dans un grand fauteuil de cuir noir. Avant tout, comme un rituel immuable, il parcourt les titres du journal. Il ne peut m’accompagner à l’aéroport car il doit regagner le siège de la campagne. A quatre jours du scrutin, chaque instant compte. Il me remercie de notre visite avec une chaleur qui m’émeut particulièrement. Echange de cartes et surtout de nos e-mails. Les policiers de la sécurité m’attendent. Ils resteront avec nous jusqu’à l’entrée de la zone de transit. Le trottoir devant l’hôtel. Des soldats, la mitraillette pointée, l’œil vif, partout. Sourde inquiétude. Les policiers arrêtent un taxi. Les motards l’escortent. Vingt minutes jusqu’à l’aéroport. Il faut y être trois heures à l’avance. Sécurité d’American Airlines oblige. Nous payons une taxe de sortie du pays. Vingt-huit dollars. Besoin de devises. Contrôle des passeports. Pas de fouille. J’erre dans le grand hall duty free quasi vide. Achats. Comme toujours un cendrier en plus de celui que j’ai chapardé à l’hôtel Tequendama. Des broches indiennes et des bonbons dulce de café. Deux t-shirts aux couleurs andines. Derniers dollars. Derniers pesos. Pour ces petits camions en fer que l’on trouve de Quito à Cali. Derniers regards vers les montagnes de l’altiplano. Ce pays a trouvé son refuge au fond de mon cœur. |