Élections


A bogota, des immenses portraits d'Ingrid« Fragile », la chanson de Sting, envahit le taxi. Francisco me dit que je lui ressemble. Nous nous éloignons du centre ville. D’immenses panneaux électoraux d’Ingrid sur le toit des immeubles. Rencontre avec un des magistrats du collège électoral chargé de surveiller les élections de dimanche. Sous les combles, dans un minuscule bureau. En bas, une immense banderole : Vamos a votar ! Chaque parti désigne son magistrat. La politisation absolue. Il nous explique le système de contrôle. Il n’y aura pas de panne de courant à Cali au moment de transmettre les résultats dimanche soir. Des fraudes ? Vous n’y pensez pas. Tout au plus quelques cas isolés. Nous ressortons plus que dubitatifs. A midi, nous avons mangé dans un restaurant tenu par un belge avec Marjorie et son mari. Ils viennent d’avoir un petit bébé et ils sont inquiets du climat de violence. Pourtant les affaires marchent bien. Les entreprises ne fuient pas le pays. Mais le temps est compté. Pas possible de faire quelques pas dans la rue sous un soleil brûlant. Notre prochain rendez-vous nous attend déjà. Le soir, nous sommes invités dans l’appartement de Yolanda. Bel immeuble sur les hauteurs gardé de près par un vigie. Notre escorte fait prendre un sens interdit au taxi. Confusion. Ils exagèrent. Yolanda nous dira à nouveau avec force combien la solidarité avec Ingrid est indispensable surtout après dimanche soir. Nous lui parlerons de toutes ces municipalités qui ont fait d’Ingrid une citoyenne d’honneur. Des pétitions qui circulent. Quelle fraternité en Europe comparée à la relative indifférence en Colombie.

Le lendemain midi. Après une entrevue passionnante avec Lucho Garzon et puis avec quelques journalistes au siège de la campagne, nous déjeunons avec le sénateur Wilson. Il a été blessé. Il marche avec des béquilles. Restaurant la Casa Vieja. Acuipa de pollo. La spécialité colombienne. Soupe de poulet, pommes de terre et maïs. Délicieux. Wilson est le responsable de la campagne de Lucho à Bogota. Il nous décrit de manière saisissante les imbrications entre l’armée, les escadrons de la mort, les trafiquants d’armes et de drogue et les grandes compagnies internationales. Il cite des sociétés très connues. Nous parle des trafics d’armes légères en provenance de la Bulgarie. Il nous tend des photocopies. Le tableau est sombre. « Mais, c’est mon pays ! » conclut-il. L’après-midi, nous ne verrons pas le Ministre du Travail que beaucoup pourtant nous ont recommandé de rencontrer. Mais ses collaborateurs. « La guerre est chaque jour plus atroce. Il faut ouvrir un espace de négociations pour engager une action humanitaire. Créer un petit chemin d’ouverture, un climat de confiance. Aujourd’hui, elle est perdue. Il nous faut l’aide de l’ONU, de l’Union Européenne, de la Conférence épiscopale, de la Croix Rouge, des Ambassadeurs. Une déclaration de dialogue humanitaire ».

La veille de notre départ, nous nous retrouvons dans le grand salon de la résidence de l’Ambassadeur. Vieille demeure charmeuse aux balcons intérieurs en bois. Devant un grand feu, je rencontre Alfonso. Il est ingénieur et il raconte : « J’ai été séquestré par la guérilla pendant dix-sept mois. Je n’avais que Blue, un oiseau, pour me tenir compagnie. A la Noël 1995, mon épouse a reçu une carte de meilleurs vœux pour la nouvelle année ». Il me tend une photocopie de la carte des FARC. Incroyable cynisme. Il continue : « J’avais sans cesse une corde autour du cou comme la laisse d’un chien. En fonction de leur humeur, les guérilleros relâchaient ou tendaient ce sordide lien. Finalement, j’ai été libéré contre le paiement d’une rançon ». Il est profondément meurtri mais il se bat pour tous ceux qui, anonymes ou pas, sont séquestrés. 2800 personnes dont dix-sept parlementaires… et Ingrid. Il a créé une Fondation, « Pais Libre » qui assiste à tous les niveaux les victimes d’enlèvements. Il me donne la brochure de la Fondation. Terrible. Elle titre « Secuestro Inc. Nuestro negocio es Colombia. Our business is Colombia". Suivent des images atroces d’enfants, les yeux bandés, emmenés par des soldats. Papier glacé et slogans choc pour sensibiliser à ce macabre commerce qui est avant tout conçu pour récolter des fonds alimentant la guérilla. Alfonso me parle aussi de sa maman. Elle est née à Gand. Il s’appelle Manrique-Van Damme. Un malentendu fera que j’emporterai sa précieuse mallette à l’aéroport. Je la remettrai à la toute dernière minute à notre ange-gardien de la sécurité.


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